Rocher de Scylla (voy. p. [16]).—Dessin de Rouargue.
Lorsque je fus installé dans une pauvre locanda, il me fallut subir la curiosité qui m'avait accueilli dans toutes les petites localités de la Sicile; la porte et la fenêtre de ma chambre ne faisaient qu'une seule et même chose; je me vis obligé de m'emprisonner pour échapper aux regards de la foule indiscrète. Mais je n'en fus point encore quitte, et un petit guichet, pratiqué à plus de six pieds au-dessus du sol, servit d'observatoire aux enfants, montés les uns sur les autres pour contempler ma rare personne.
Les rives de l'Anapo, que nous suivîmes en allant à Syracuse, sont délicieuses de verdure et de fraîcheur.
Syracuse.
Mais voici que la mer se montre dans le lointain, et on aperçoit assise sur une langue de terre qui s'avance dans les flots, une ville que le guide appelle Syracuse.—Eh! quoi, se demande-t-on en pénétrant par plusieurs ponts-levis dans une petite place de guerre isolée du continent et entourée de fortifications à la moderne, est-ce bien la Syracuse? Qu'est devenu cette cité puissante qui s'étendait jadis sur un espace de sept lieues de tour, que Cicéron vante comme la plus grande des villes grecques et la plus belle de toutes les villes? Hélas! la majeure partie de la Syracuse antique n'est plus qu'un sol désert et couvert de débris; le reste, resserré dans l'île d'Otygie, est un modeste chef-lieu de sous-intendance, où une population de 17 000 habitants semble se complaire dans un état de misère apathique.
La piété ignorante et grossière des modernes Syracusains ne mérite que le nom d'idolâtrie. Ils ont des madones d'argent qu'ils couvrent de pierres précieuses et de diamants, et qu'ils mènent en grande pompe et au milieu d'un bruit étourdissant, visiter d'autres madones. Leurs passions, quand elles sont éveillées et quand la terreur les met en jeu, deviennent, comme on l'a vu en 1837, furieuses et sanguinaires.
Les femmes de la classe aisée ont peu de liberté; elles sortent rarement, et ne paraissent point dans les rues sans cacher, sous les plis de leurs mantes noires, des visages où l'on retrouve quelques traces de la beauté grecque. Quant aux femmes du peuple, qu'on voit occupées à laver le linge dans les eaux de la fontaine Aréthuse, leur teint hâlé et flétri, leurs corps à demi couverts de vêtements en guenilles, ne font naître et ne rappellent aucun sentiment poétique.
La cathédrale, située au point culminant de l'île, a pris la place du temple de Minerve, qu'ornaient jadis des peintures de batailles et des portraits de rois syracusains, et dont le fronton était surmonté d'un bouclier doré. Parmi les colonnes antiques que l'on a conservées, onze sont restées en partie engagées dans les murs latéraux du nouvel édifice, les autres coupent en deux la troisième nef. La façade est bien ordonnée; on remarque à l'intérieur quelques tableaux précieux, et un beau vase antique en marbre blanc qui sert de fonts baptismaux.
Deux colonnes cannelées, engagées dans le mur d'une maison près de la cathédrale, ont fait partie d'un temple de Diane, où Archimède traça la ligne des Équinoxes.