Tout ému de la harangue de Faraud, le chef de gamelle, qui, plus que tous ses autres camarades, sent la peine secrète de son cuisinier, s'écrie: «Il a raison!
—Mes amis, reprend avec vivacité l'un des aspirans, il est nécessaire, urgent, pour la réputation dont jouissait notre table, de soutenir l'opinion qu'on a encore de l'ordre et des convenances qui régnaient dans notre gamelle. Nous sommes rafalés, il est vrai; mais un temps meilleur viendra, et si jusque là nous pouvons cacher, sous des apparences d'aisance, le dénuement dont nous souffrons, croyez bien que ce ne sera pas en vain que nous aurons fait un sacrifice au décorum du grade et à la dignité de notre corps. Moi, je donne cinq centimes de ma poche chaque jour, pour que Faraud puisse faire semblant d'aller à la provision.»
Cet exemple entraîna la majorité, et tous les assistans s'écrièrent: «Donnons chacun un sou de notre poche pour que Faraud se rende chaque matin au marché.»
Le lendemain de l'adoption de cette mesure, Faraud se leva avec l'aube naissante, de crainte de manquer la poste-aux-choux qui ne partait pourtant qu'à cinq heures. Il ne se sentait pas d'aise en se rendant à terre le panier sous le bras et dix sous dans la poche. Il allait donc, après trois mois d'exil, reparaître au milieu de ce marché où tant de fois il s'était vu sollicité par toutes les marchandes de légumes et les crieurs de poisson! La sensation produite par sa réapparition fut générale; mais, hélas! le pauvre novice eut bientôt dépensé ses cinquante centimes.
Pendant plusieurs jours néanmoins on le vit revenir à bord non-seulement avec quelques carottes, un chou et un paquet de radis, mais encore avec un poulet, une tranche de saumon ou une côtelette. Puis, après avoir soumis ses provisions au rapide examen du chef de gamelle, Faraud allait dans la cuisine préparer son dîner pour l'offrir le plus tôt possible à l'avide appétit de ses maîtres.
Etonnés, à la fin, de voir figurer sur leur table des morceaux que le peu d'argent qu'ils donnaient à leur novice ne lui permettait pas d'acheter, ceux-ci voulurent avoir une explication catégorique sur la singularité d'un fait qu'ils ne pouvaient concevoir.
«Comment fais-tu, demanda le chef de gamelle à son novice, pour nous rapporter chaque jour un tas de choses que tu ne peux pas bien évidemment payer avec les dix ou douze sous que nous te donnons?
—Allez toujours, messieurs; mangez cela en attendant mieux. Le reste est mon secret.
—C'est justement ton secret que nous voulons connaître. Il doit être beau! Voilà, par exemple, ce petit poulet que tu nous as servi aujourd'hui....
—Eh bien! ce petit poulet n'était-il pas bon? Il n'en est pas seulement resté un os!