—Je le crois bien, à douze! Tu nous donnes, pour toute la table, des choses qui seraient tout au plus suffisantes pour deux ou trois personnes.

—Que voulez-vous? quand on ne peut pas faire mieux!

—Mais encore, comment fais-tu pour te procurer ces objets que l'on croirait le fruit d'une maraude plutôt que....

—Allons, je vois bien qu'il faut que je vous dise comment je m'y prends.

—Voyons, parle.

—Rien n'est plus facile à vous expliquer. Quand les femmes du marché, à qui j'avais l'habitude d'acheter mes provisions dans le bon temps, me voient passer sur lest devant elles, le panier sous le bras, elles me crient toutes:

«Eh bien! mon pauvre Faraud, vous ne nous prenez donc rien aujourd'hui?» Moi je leur réponds du mieux que je peux: «Non, pas aujourd'hui, la mère Pignon ou la mère Mariette,» c'est selon. Mais ces braves femmes, qui devinent mon embarras et qui ne veulent pas me faire honte, me disent alors: «Allons, tenez, prenez ce petit poulet, prenez ces deux artichauts, ce morceau de saumon; vous nous paierez plus tard, et quand vous pourrez.» C'est du crédit qu'elles font à une ancienne pratique. Voilà tout mon secret, messieurs, et je vous l'aurais dit plus tôt si je n'avais pas craint de recevoir un poil de votre part.»

Cette explication parut suffire; mais il fut ordonné expressément à Faraud de ne pas se laisser aller dorénavant aux offres trop généreuses de ses anciennes marchandes. Faraud n'en continua pas moins, malgré les remontrances de ses maîtres, à rapporter chaque jour à bord du butin dépareillé, comme il disait. Il aurait mieux aimé recevoir quotidiennement vingt à trente taloches, que de renoncer à faire aller sa cuisine.

On avait depuis long-temps cessé de le tracasser sur son étrange monomanie de fricoter, lorsqu'un beau matin un des aspirans de corvée de la Topaze, en montant paisiblement la grande rue de Brest, entendit crier au voleur! au voleur! Des marchands de légumes et de volailles, des archers de ville, poursuivaient à outrance un petit marin qui leur échappait à toutes jambes, un canard d'une main et un chou-fleur de l'autre. L'aspirant se met en devoir de barrer le chemin au fugitif qui court vers lui. Mais quelle est sa surprise, lorsque, dans l'individu qu'il va pour saisir au collet, il reconnaît Faraud! Un ventru aurait reculé; un Brutus aurait même peut-être balancé. Mais un aspirant de marine! L'aspirant, d'une main vigoureuse, arrête son novice. Les hommes qui poursuivent celui-ci, accourent tout essoufflés pour l'accuser d'avoir volé un canard et un chou-fleur. La foule arrive aussi, et le scandale va grossir avec elle. L'aspirant, après avoir entendu toutes les plaintes, ne trouve d'autre moyen d'apaiser les marchands et de renvoyer les archers de ville, qu'en fouillant dans sa poche et en jetant à l'avidité des plaignans une pièce de cinq francs, qu'il avait été assez heureux pour rencontrer ce jour-là dans son gousset.

Et voilà Faraud tout confus resté libre, son canard et son chou-fleur à la main, en face de son maître justement irrité!...