N'ayant qu'un hamac pour deux, il fallait que l'un de nous se trouvât toujours sur le pont quand l'autre était couché, et mon ami Mainfroy, sans cesse disposé à s'accommoder de tout ce qui pouvait me faire plaisir, se promenait plus souvent qu'à son tour sur le pont, pendant que je dormais pour lui. Il ne reculait jamais, au reste, devant quelques heures de quart, qu'il fit beau ou mauvais temps; et, par un goût tout particulier à sa nature de marin, il arrivait toujours que c'était lorsqu'il ventait le plus fort ou que la pluie tombait avec le plus de violence, que mon camarade se plaisait à affronter en face la tempête ou l'orage. Rien ne lui allait aussi bien que le gros temps et les choses périlleuses.

Le partage de hamac que je faisais avec lui, d'une manière au reste assez inégale, nous avait conduits à mettre aussi en commun, comme dans une tirelire, notre peu d'argent, nos peines et nos plaisirs, et jusqu'à nos vêtemens.

Voici comment s'exécutaient, par exemple, les articles de notre communauté d'habits.

Les aspirans ne pouvaient aller en corvée, ni s'absenter du bord, sans être décorés des trèfles en or qu'ils portaient sur leur petit frac bleu, en guise d'épaulettes, comme marque distinctive de leur grade.

Comme nous n'avions à nous deux qu'une paire de trèfles par économie, et que nous n'étions jamais de service ensemble, lorsque je quittais le quart, je remettais mes insignes à Mainfroy, et avec ces insignes quelquefois aussi le frac râpé auquel ils tenaient.

Tout s'arrangeait ainsi au mieux entre lui et moi, et le plus simplement du monde, à la satisfaction des deux parties contractantes.

L'ami Mainfroy avait embrassé le métier de marin par goût, et l'on pouvait même dire par passion; l'idée de devenir un jour amiral de France lui était venue à Paris en lisant Robinson Crusoé ou les Mémoires de Duguay-Trouin.

Ses parens, qui étaient des gens fort paisibles et peu fortunés, n'avaient d'abord voulu faire de lui qu'un avocat ou tout au plus un médecin. La vocation du jeune homme l'emporta sur les arrangemens de famille. Un beau jour il quitta les brillantes études qu'il avait à moitié terminées, et sans autre recommandation que sa charmante figure, et sans autre fortune qu'une pièce de cinq francs, il arriva de Paris à Brest vêtu de la seule petite veste qu'il eût emportée du collège.

Le père Mainfroy ne tarda pas à découvrir les traces du fugitif. Mais, en homme sage, il se résigna à laisser son fils parcourir la carrière qu'il s'était ouverte si résolument. En peu de temps, et après une campagne fort dure, le drôle apprit tout ce qu'il fallait pour être reçu dans la marine en qualité d'aspirant de deuxième classe, à 50 francs par mois.

Sa gaîté insouciante nous réjouissait fort. A toutes les allusions qu'il puisait avec originalité dans les habitudes du métier, il manquait rarement d'ajouter une foule de citations poétiques, un déluge de distiques latins qu'il exhumait en lambeaux de tous les vieux auteurs que sa mémoire lui rappelait encore. Il excellait à habiller sa vive conversation, des guenilles des études qu'il avait abandonnées pour courir les mers. Ses entretiens étaient de vrais habits d'arlequin, et nous nous amusions beaucoup de son érudition de carnaval, comme nous disions, sans qu'il se fâchât jamais.