Personne au reste n'aurait deviné, sous la douce enveloppe de mon ami Mainfroy, l'âme que ce petit diable tenait comme en réserve pour les circonstances décisives ou les événemens périlleux. En le voyant pour la première fois, on aurait dit d'une belle petite fille travestie en aspirant de marine. Mais, pour peu qu'on le poussât trop à bout, on rencontrait, sous cet extérieur naïf et séduisant, tout l'entêtement d'un vieux soldat et l'audace d'un damné de corsaire. Au surplus, avec nous il était le meilleur enfant de toute l'armée navale: il ne se donnait de coups d'épée qu'avec les étrangers, et toujours pour des bagatelles dont il riait lui-même jusque sur le terrain, où bien rarement d'ailleurs il se rendait pour son propre compte.
La vie un peu trop uniforme que menaient les aspirans à bord des bâtimens de l'Etat finit par l'ennuyer. Dans les relâches que faisait notre petit navire sur les côtes de Bretagne, nous avions quelquefois l'occasion de fraterniser avec des officiers de corsaire. L'existence de ces messieurs parut convenir à notre ami, et un beau jour, sans en avoir parlé à qui que ce fût, il vint nous annoncer qu'ayant obtenu du ministre de la marine la permission d'embarquer en course, il venait nous faire ses adieux pour aller courir les grandes aventures.
«Mais à bord de quel corsaire t'es-tu embarqué?
—A bord d'un beau lougre de Saint-Malo, mes amis: tenez, d'ici vous pouvez voir si j'ai eu bon goût: voilà désormais mon navire.
—Et quand appareilles-tu?
—Demain, et je compte sur vous pour me faire la conduite, et sur toi particulièrement, mon vieux, me dit-il en me frappant affectueusement sur l'épaule:
Car lorsque je retrouve un ami si fidèle, Ma fortune doit prendre une face nouvelle.
Il est entendu que nous boirons un bol de punch avant de nous quitter. A demain donc, vous autres.»
Le lendemain nous nous trouvâmes sur le rivage à l'heure du rendez-vous.
Le bol de punch fut exactement bu: Mainfroy, à l'instant dit, s'embarqua en nous criant à tous: «Adieu, les enfans: Audaces fortuna juvat. Portez-vous bien, et moi aussi.» C'était sa formule ordinaire d'adieu. Il s'éloigna de nous dans la petite embarcation qui le conduisait à bord, en prenant lui-même la barre du gouvernail, et en ordonnant à un de ses canotiers de border un peu l'écoute de misaine.