—J'ai réussi au-delà de mes espérances. Pendant la guerre entre le Mexique et l'Espagne, j'ai été tour à tour Mexicain pour prendre les navires espagnols, et Espagnol pour courir sur les bâtimens mexicains. Lorsque les hostilités ont ensuite éclaté entre le Brésil et Buénos-Ayres, je suis devenu Brésilien contre les Buénos-Ayriens, et peu de temps après Buénos-Ayrien contre les Brésiliens, mes anciens compagnons d'armes. Et dans ce changement de nations et de patrie, il m'est arrivé souvent, à bord des corsaires que je commandais, de reprendre, sous un pavillon, les navires marchands que j'avais déjà pris pour le compte du gouvernement que je ne servais plus. J'ai enfin, tel que tu me vois, défendu ou combattu sept à huit causes différentes, mais toujours avec loyauté. J'ai été naturalisé Mexicain, Colombien, Brésilien, Buénos-Ayrien, Chilien et Péruvien, sans jamais avoir abjuré intérieurement ma qualité de Français. Si tous les pays ont voulu de moi, ce n'est pas de ma faute. Je n'ai voulu sincèrement adopter aucun d'eux pour ma patrie. Je n'ai cherché à m'approprier que leur argent, et à le dépenser le plus joyeusement possible sur la terre même que mes profusions avaient pour but de féconder.
—Et la fortune que tu as cherchée par tant de moyens et en, bravant tant de périls, a secondé tes voeux, il n'y a pas de doute?
—Oui, je suis très-riche, mais je n'ai fait aucune épargne. Je m'enrichis à tout moment, à la minute, parce que j'ai toujours de l'argent sous la main; mais je n'en prends que lorsque j'en ai besoin.
—Et de la considération, tu en as acquis beaucoup à Buénos-Ayres, à ce que l'on m'a assuré, du moins?
—Oui, mais de la considération de Buénos-Ayres. Là on m'estime assez, parce que je puis valoir, au bout du compte, un peu mieux que ceux qui m'ont fait une réputation. Mais ailleurs on m'a souvent regardé comme un écumeur de mer. Ce n'est pas l'embarras, j'ai assez passablement écume les mers que j'ai parcourues depuis quelques années.»
Je parlai à mon ami de femmes, de conquêtes et de plaisirs, et de toutes ces choses enfin qu'on n'oublie jamais à notre âge dans les entretiens intimes.
«Les femmes, me répondit-il, n'ont jamais occupé une grande place dans mes idées ni dans l'ordre des choses de ma vie presque épopétique. Je les ai toujours regardées comme des trouvailles agréables que l'on pouvait faire en route, mais jamais comme un but ou même comme un moyen d'arriver à ce but. J'en ai eu de toutes les espèces, et je pourrais dire de toutes les couleurs; mais aucune d'elles, quelque séduisante qu'elle pût être, ne m'aurait pas fait oublier dix minutes l'heure d'aller à ce que j'appelais mon devoir. On peut cueillir çà et là une jolie fleur que l'on trouve sous ses pas; mais je donne comme le plus grand fou d'entre tous les fous du globe, le monomane qui emploie toute sa vie à cultiver une tulipe sur laquelle d'autres monomanes mettront une somme de vingt à trente mille francs. Parlons maintenant d'autre chose. Tu sais à présent toute ma vie; tu connais ma position. Que puis-je faire pour toi?
—Mais rien, mon bon ami, je pense.
—Je reconnais bien là ta vieille et sincère amitié. Rien! Cependant s'il t'arrivait à la mer d'être rencontré par quelque pirate, ne serais-tu pas bien aise à avoir un laissez-passer de la main du capitaine Manfredo? Heim! dis donc, si nous venions à nous rencontrer à la mer tous deux, quelle bonne peur je ferais à ton équipage, et quel plaisir j'aurais à te protéger au lieu de te piller, comme souvent j'ai été réduit à le faire pour de pauvres diables de navires!
—Oui, ce serait assez drôle. Mais, à mon tour, ne puis-je pas l'offrir aussi quelques petits services?