—Je ne dirais rien, attendu que jamais je ne me trouverai dans une position semblable, et qu'il faudrait m'arracher la vie avant de s'emparer ainsi de mon navire.

—Allons donc! réponds-moi mieux que cela; voyons, ne fais pas ainsi la cruelle. Et tiens, malgré ton air chaste et un peu irrité, je devine, tant je te connais, que tu ne serais pas fâché de te laisser faire une douce violence, n'est-ce pas?

—Capitaine Manfredo, lui répondis-je pour mettre fin à cet entretien, voulez-vous bien me faire un plaisir?

—Et lequel, mon cher collègue?

—Celui de vous rappeler que vous n'avez que quatre hommes à votre disposition, et qu'en commençant à louvoyer ce matin, j'ai donné l'ordre à mon second de distribuer à chacun de mes vingt hommes un poignard bien affilé et un pistolet chargé de deux bonnes balles.

—Tu plaisantes!

—Je dis vrai, et je parle très-sincèrement; et pour mieux vous en convaincre, voici dans la poche de ma veste un pistolet à deux coups qui ne m'a pas quitté. Ainsi donc, à moi encore le droit de commander ici.

—C'est juste. En ce cas ordonne donc, si bon te semble, à ton second, de regagner le mouillage, car il me semble qu'à présent il ne me reste plus rien à faire à ton bord.»

Je revins jeter l'ancre au poste que j'avais quitté le matin pour essayer mon pauvre brick, qui risquait fort de ne pas être vendu. Le capitaine Manfredo ne m'adressa plus la parole que pour me dire des choses très-insignifiantes et tout-à-fait étrangères au marché dont il m'avait parlé la veille. Pour lui c'était un coup manqué, et pour moi un danger évité.

A peine étions-nous revenus dans la rade de Bahia, qu'il se fit mettre à terre avec les quatre hommes que le matin j'avais laissé embarquer à bord à sa sollicitation. Il me quitta, le drôle, eu me donnant un coup sur l'épaule, et en me disant, comme à son ordinaire: «Adieu l'ami; porte-toi bien, et moi aussi.»