Je remarquai que pendant qu'il se rendait de mon bord sur le quai, il se tenait sur l'arrière de l'embarcation qui le portait, et qu'il semblait jeter encore sur mon navire des regards de regret et de convoitise. Ce fut pour moi un avertissement de me tenir en garde contre les tentatives que pourrait encore imaginer le pirate pour rattraper la proie qui venait de lui échapper.
La nuit qui suivit notre promenade sur l'eau, je fis tenir sur mon pont la moitié de mes hommes armés jusqu'aux dents. J'avais jugé prudent de faire faire le grand quart comme en temps de guerre. L'événement me prouva que j'avais bien jugé.
Vers une heure du matin, étendu sur la natte dont je m'étais fait un lit sur mon banc de quart, je fus réveillé par un de mes officiers, qui attira mon attention sur ce qui paraissait se passer à bord d'une goélette brésilienne, l'Isabella, mouillée à quelque distance de nous.
Je prêtai attentivement l'oreille dans l'obscurité de la nuit, que troublaient par instans des cris, des gémissemens, partis du pont de cette goélette. Je crus d'abord que c'étaient des matelots ivres qui se battaient entre eux, et je n'y pris plus garde. Le bruit qui m'avait un peu inquiété s'étant même tout-à-fait apaisé, je descendis dans ma chambre, croyant n'avoir plus rien à redouter, du moins pour le reste de la nuit. A peine cependant étais-je rendu dans ma cabine, que j'entendis mes hommes me rappeler sur le pont pour parler, me disaient-ils, au capitaine de la goélette qui venait d'appareiller. Je n'eus que le temps de m'élancer sur le gaillard. L'Isabella passait sous toutes voiles à nous ranger. Un homme, monté sur le bastingage de l'arrière de ce navire, me hurla ces mots au porte-voix:
«Adieu, mon ami: je viens de faire mon affaire. La goélette que je tiens sous mes pieds m'a coûté moins cher que tu ne voulais me vendre ton brick. Je vais courir quelques bordées au large. Au revoir, porte-toi bien, et moi aussi!»
C'était la voix du capitaine Manfredo.
Toute la journée qui suivit ce coup de piraterie, on ne parla à Bahia que du bonheur que j'avais eu d'échapper à l'envie du forban pour mon joli navire. Une fois délivré de la présence de mon ancien confrère, je respirai plus librement que je n'avais encore fait depuis notre entrevue.
Dès que toute ma cargaison se trouva embarquée, je fis mes dispositions pour partir, et j'appareillai enfin avec une bonne brise de terre. La nuit qui suivit mon départ ne fut marquée par aucun incident extraordinaire; mais le lendemain, vers deux ou trois heures de l'après-midi, j'aperçus à une assez grande distance, et un peu sous le vent de moi, un bâtiment qui paraissait courir la même bordée que la mienne ou vouloir me rallier. Le peu de vent qui se jouait en ce moment sur la mer, pour ainsi dire endormie, ne permettait pas au navire en vue de m'approcher promptement, et cependant, au bout de quelque temps, je crus remarquer qu'il m'avait assez sensiblement gagné. Je braquai ma longue-vue sur lui avec quelque inquiétude, et à force de chercher à découvrir tous ses mouvemens, je m'aperçus qu'il avait bordé une assez grande quantité d'avirons, et je demeurai convaincu qu'au bout de peu d'instans, il pourrait bien m'avoir accosté.
Privé, au sein du calme plat qui se fit bientôt, de m'éloigner de ce diable de navire qu'un pressentiment secret me faisait déjà regarder comme suspect, j'attendais avec anxiété le moment où la brise du soir s'élèverait. Cette brise maudite n'arrivait pas, et chaque minute d'attente me paraissait longue comme une heure de torture. La goélette s'approchait toujours; et, quand il me fut permis de l'observer de plus près que je ne l'avais encore fait, je reconnus, ou je crus reconnaître l'Isabella.... Un quart d'heure après cette triste découverte, il ne me resta plus de doute sur l'espèce de rencontre que je venais de faire. La goélette hissa, une fois à deux portées de canon de moi, un grand pavillon rouge à croix blanche au haut de son mât de misaine. Malgré le trouble de mes idées, je me rappelai que c'était le signal particulier auquel le capitaine Manfredo m'avait dit que je le reconnaîtrais si nous avions quelque jour le bonheur de nous rencontrer à la mer..... Quel bonheur!... J'étais consterné: il n'y avait plus moyen de lui échapper, car il venait trop bon train.... Mais au moment où je réunissais toutes mes forces pour me résigner au sort que je ne prévoyais que trop, la brise, cette brise que j'avais attendue si vainement jusque là, s'éleva tout-à-coup du côté de terre, et je la vis avec un ravissement indicible enfler mes voiles abattues et faire plier mollement mon navire sur le côté de tribord. C'était la vie et l'espoir qui me revenaient avec la fraîcheur du vent. Plus de crainte du pirate! Mes voiles, arrondies par les risées dont je profite, m'enlèvent comme des ailes rapides, à l'avidité de mon infatigable vautour. Il a beau rentrer ses avirons en double, et larguer toutes ses petites voiles pour me poursuivre sans relâche; au bout d'une heure de chasse il n'a rien gagné sur moi; au contraire, il parait avoir perdu du terrain, et il se voit bientôt contraint d'abandonner la partie, avant la nuit qui s'avance, apportant dans ses flancs une brise forte et ronde, qu'elle étend, avec ses ombres immenses, sur la mer doucement agitée.
Mais mon ami le pirate ne voulut pas me quitter sans me faire solennellement ses adieux. Au moment où il virait de bord pour s'éloigner de moi, il m'envoya quatre coups de canon dont les boulets allèrent se perdre à quelque cents brasses de mon navire.