Le vaisseau de ligne le Trophée avait déployé dès le matin son grand pavillon national sur l'arrière, et dès le matin aussi un autre pavillon tricolore flottait sur son beaupré. Quoique ce jour fût un jour ordinaire de la semaine pour les autres bâtimens de l'escadre, c'était une fête pour le vaisseau le Trophée: on passait la revue à son bord; trois mois d'arrérage devaient être payés à l'état-major et à l'équipage.
Dès la veille de ce jour solennel, la grande chambre des officiers avait été disposée, dans la batterie de 18, à recevoir le commissaire aux revues et ses commis. La cloison qui sépare cette chambre du reste de la batterie avait été enlevée. Des pavillons de toutes couleurs tapissaient, autour d'une longue table, les parois de l'arrière; et les quatre grosses pièces de canon, circonscrites dans l'enceinte de la chambre, avaient été cachées sous la riche étamine de la première série de signaux, pour ne pas trop effrayer les officiers administratifs, sans doute, par l'aspect d'un appareil guerrier qui s'accorde du reste assez mal avec les fonctions des honnêtes comptables qui viennent compter de l'argent à l'équipage.
Tous les matelots avaient revêtu de très-bonne heure leur habit d'apparat. Ils s'étaient lavé les mains et le visage avec un scrupule tel que plusieurs tonneaux d'eau de mer avaient à peine suffi à ce débarbouillage général. L'onde sur le sein de laquelle vivent les marins est, comme on sait, la seule eau lustrale qu'ils connaissent dans leurs cérémonies, et le plus précieux cosmétique qu'ils emploient dans leur toilette.
A neuf heures, le commandant arrive à bord dans son élégante et rapide yole.[F]
Le maître d'équipage, à l'approche de cette embarcation dont un brillant pavillon couronne l'arrière, donne un long coup de sifflet qu'il fait suivre de ce commandement solennel:
«Elonge une amarre au canot à tribord!»
Le patron du commandant, avant d'accoster le vaisseau, fait faire un grand circuit à la yole qu'il gouverne avec grâce et pourtant avec gravité!
Le maître d'équipage, perché sur la drôme, au pied du grand mât, reprend son sifflet qu'il fait roucouler une seconde fois, et puis il commande:
«Passe deux hommes sur le bord à tribord.»
Le commandant monte lestement le long escalier pavoisé de tapis bleus bordés de rouge. Il salue son capitaine de frégate et l'officier de garde, qui le reçoivent, selon le cérémonial usité en pareil cas; il passe devant la garde alignée sur le gaillard d'arrière, l'arme au pied; le tambour, prêt à battre, ne bat pas: c'est l'étiquette du bord, car là on mesure les honneurs à rendre avec autant d'intégrité que si c'était de l'argent que l'on comptât.