Pour faire cette opération, c'est-à-dire pour rebattre les coutures, les calfats du bord préparèrent le brai sec dont ils avaient besoin, et au moyen d'un boulet rougi à la cuisine ils faisaient fondre cette espèce de résine dans des marmites en fer. Ce procédé est, à bord des bâtimens, le plus prudent que l'on puisse employer; car avec un boulet rougi il n'est guère possible de mettre le feu au brai, que l'on s'exposerait à enflammer en le faisant chauffer sur des fourneaux.
Un large baril de brai avait donc été posé sur le pont que l'on travaillait.
Par un de ces accidens qui arrivent souvent, malgré la prévoyance que l'on apporte à les prévenir, il se fit qu'en chauffant le brai d'une des marmites, un copeau, un morceau de toile ou de bois rippé, se trouva toucher le boulet rouge. Cet objet prend feu au même instant. La flamme qu'il produit se communique aux coutures fraîchement brayées. Cette flamme voltige sur le pont du vaisseau, où partout elle trouve un aliment. Elle gagne bientôt, au milieu de la confusion générale, le gros baril de brai. On court, on se heurte, on crie: Au feu! on cherche le moyen d'éteindre l'incendie. Il y a de l'eau partout; mais l'eau jetée sur le brai qui flamboie irriterait encore l'ardeur de l'embrasement. On demande du sable pour étouffer la flamme; on en cherche. C'est surtout du baril de brai qu'il faut tâcher de se débarrasser à tout prix; on jette des chaînes sur lui, pour l'entraîner le long des passavans et le faire tomber à la mer. Le commandant sort tout ému de sa chambre, et il voit avec effroi le désordre extrême qui règne sur le pont. Ses yeux inquiets rencontrent, en ce moment d'anxiété, les yeux de Barbe-Rouge. Celui-ci, comme s'il venait de puiser une inspiration dans les regards que le hasard a fait tomber sur lui, court à son commandant: il saisit une de ses mains, qu'il baise convulsivement, puis il se jette dans les flammes qui cachent le baril de brai: il disparaît à tous les yeux, et l'on voit aussitôt la masse des flammes se mouvoir du côté de l'ouverture du gaillard, où est placé l'escalier de tribord. Le baril de brai tombe à la mer éteint, étouffé dans les bras d'un matelot qui l'a saisi comme pour lutter corps à corps avec lui. Ce matelot, c'était Barbe-Rouge!
On amène précipitamment une embarcation à la mer. Le commandant crie: «Sauvez-le! sauvez-le! ne perdez pas un seul instant, mes amis, je vous en supplie ...»
L'incendie, privé sur le pont de son principal aliment, est bientôt étouffé sous les efforts de tout l'équipage.... L'embarcation mise à la mer ramène à bord un corps défiguré et à moitié consumé, le corps de Barbe-Rouge!
La mort de Barbe-Rouge venait de sauver le vaisseau le Trophée et l'équipage dont l'infortuné avait été presque toute sa vie le mépris et la risée!