—Et tu n'as donc pas pu le sauver, toi Barbe-Rouge?» demanda avec vivacité le commandant.

Barbe-Rouge ne répond rien, mais il se jette de nouveau à la mer.... Il plonge; il paraît chercher quelque chose à l'endroit où la chaloupe a disparu. Au bout d'une demi-heure, il revient à bord avec un cadavre qu'il a réussi enfin à retirer du fond des flots.

C'était le cadavre du contre-maître!

Le commandant, à cette vue, ne peut s'empêcher de s'écrier, en s'adressant à Barbe-Rouge, avec plus de douleur encore que de vivacité:

«Pourquoi, malheureux, ne pas avoir fait, il y a une demi-heure, ce que tu viens de faire à présent? il est bien temps!»

Ces paroles, prononcées avec un air de reproche à peine perceptible pour les personnes les plus intelligentes, parurent produire un effet inconcevable sur Barbe-Rouge. Comment cet homme, jusque là si insensible au mépris qu'on avait pour lui et même aux mauvais traitemens dont on l'accablait journellement, sembla-t-il comprendre si bien le sentiment qui animait le commandant quand il lui adressa ces paroles dites pourtant d'un ton qui n'avait rien de rude ni d'accusateur? La bienveillance que seul, entre toutes les personnes du bord, le commandant avait témoignée à Barbe-Rouge, avait-elle eu le privilège de développer dans cette âme, jusqu'alors fermée à toutes les douces émotions, une susceptibilité inconnue? Le coeur du malheureux n'attendait-il qu'un touchant intérêt de la part de celui qu'il avait aimé, pour éprouver le sentiment qui ennoblit le plus la nature humaine? Que de secrets il reste encore à découvrir dans les profondeurs de l'âme! Que d'hommes sont morts stupides, que l'on aurait pu arracher à cette espèce de paralysie morale qui engourdit le coeur, si l'on avait pu connaître les moyens de guérir leur âme, comme de savans médecins savent guérir le corps de ces enfans difformes dont leur art parvient à faire des hommes robustes et sains!

Cette sensibilité, à laquelle paraissait naître le pauvre Barbe-Rouge, fut loin, hélas! d'être un bienfait pour lui: elle ne devint un bonheur que pour tous ces matelots qui se faisaient, depuis si long-temps, un jeu inhumain de le tourmenter comme un de ces animaux que l'homme a soumis à ses cruels caprices.

Le vaisseau le Trophée mit à la mer, emportant avec lui son brave commandant, son ancien équipage, le sournois Barbe-Rouge, et toutes ces vieilles habitudes et ces moeurs qui subsistent à bord d'un navire depuis long-temps armé, comme au sein d'une société anciennement constituée; cité mouvante et guerrière, peuple flottant qu'une vague submerge tout entier, et que la volonté d'un seul homme gouverne despotiquement sur l'immensité des mers indomptées!

Barbe-Rouge, depuis l'accident de la chaloupe, languissait à bord, mais languissait comme l'aurait fait un chat ou un chien. Il ne mangeait plus. C'était à ce signe que l'on reconnaissait surtout qu'il avait du chagrin. Le médecin du vaisseau avait déclaré au commandant que son sauvage protégé n'était pas malade, mais que le moral paraissait être affecté chez lui. Le moral de Barbe-Rouge! qui jamais s'en serait douté! Le commandant, après l'avoir interrogé sur ce qu'il éprouvait et n'avoir pu obtenir de lui d'autre réponse que de grosses larmes, chercha à le consoler par de bons traitemens. Peine inutile! l'infortuné Barbe-Rouge dépérissait à vue d'oeil. L'idée d'avoir mérité, dans une circonstance funeste, le reproche de son commandant, le déchirait comme un remords; car cet idiot, qui jusque là paraissait être resté étranger à presque toutes les douleurs et les jouissances de l'humanité, avait un remords.

Un jour le commandant ordonna, pendant le beau temps que le vaisseau éprouvait depuis une semaine, de calfater les coutures du pont. On appelle coutures les interstices qui existent entre les planches dont le pont est formé, et que l'on remplit avec de l'étoupe enduite de brai.