—Je prie le bon Dieu, répond Barbe-Rouge.

—Et qu'as-tu à lui demander, à ton bon Dieu?

—Que vous tombiez un jour à la mer.

—Ah! oui, pour me mettre le pouce sur la lumière, n'est-ce pas? Attends, chien d'imbécile, que je te pousse encore une bonne fois, pour t'apprendre à avoir actuellement la langue aussi bien démarrée

Barbe-Rouge fut poussé ce jour-là comme jamais il ne l'avait encore été par la terrible main de son persécuteur.

Mais les voeux que l'opprimé adressait au ciel, peut-être pour la première fois, ne tardèrent pas à être exaucés.

Peu de temps après cette scène, la chaloupe du Trophée fut envoyée, à quelque distance du bord, lever une des ancres du vaisseau. Le contre-maître commandait la corvée chargée de cette opération. L'ancre levée, se trouvant un peu trop pesante pour la chaloupe, surchargeait tellement l'arrière de cette embarcation, qu'il suffit à la lame qui se formait de faire tanguer l'arrière pour que l'eau entrât à bord, et pour que la chaloupe coulât à une encablure du bâtiment. Les chaloupiers se trouvent livrés aux flots: ceux qui savent nager se dirigent, en jouant des bras et des jambes, vers le vaisseau. On arme tous les canots pour porter secours le plus promptement possible aux trente ou quarante hommes qui flottent çà et là. Barbe-Rouge, depuis long-temps placé sur le beaupré du Trophée, comme pour guetter les mouvemens de la chaloupe, n'avait pas attendu le moment du danger extrême pour prendre son parti. Bien avant que les canots du bord fussent prêts à secourir les chaloupiers en péril, il s'était jeté tout habillé à la mer, du haut du beaupré où il avait établi son observatoire. Il nage en vrai marsouin, au milieu des malheureux qui se débattent contre les lames; il semble choisir les hommes qu'il veut sauver les premiers. Le contre-maître, son ennemi, lutte contre la mer qui va l'engloutir, en s'efforçant de se tenir quelques instans à flot. Il étend ses bras convulsifs vers Barbe-Rouge. Sa voix, presque étouffée par l'eau que sa bouche repousse encore, l'appelle, l'implore; mais Barbe-Rouge passe auprès de lui sans daigner seulement le regarder: il saisit tous ceux qu'il rencontre autour du contre-maître, et les amène aux embarcations du vaisseau qui arrivent, à force de rames, sur le lieu de l'événement. Le contre-maître disparaît à l'instant même où le brigadier d'un des canots allait mettre la main sur lui.

Cinq à six hommes venaient d'être sauvés par Barbe-Rouge.

En revenant à bord du vaisseau, les embarcations déposent sur l'escalier de commandement les chaloupiers qu'elles ont pu recueillir. Le commandant s'informe du sort du contre-maître.

«Il a coulé, répond un des patrons des canots, justement à l'instant où nous allions le haler en dedans.