Un homme, un objet de quelque valeur ne tombait jamais à la mer sans que Barbe-Rouge ne fit son devoir. Il s'élançait à l'eau quelque temps qu'il fit, plongeait, disparaissait un moment, et, le moment d'après, on le voyait revenir, triomphant des vagues et des dangers, tenant dans ses bras l'homme ou l'objet qu'il était parvenu à retirer des flots. C'était alors seulement qu'il était beau à contempler. Il ne devenait véritablement homme que lorsqu'il devenait poisson, dauphin, ou chien de Terre-Neuve; et ce n'était qu'alors aussi qu'il paraissait éprouver un sentiment d'orgueil qui le rapprochât de la dignité de l'espèce humaine. Mais, une fois hors des lames et loin du danger, il redevenait Barbe-Rouge en montant à bord ou en touchant la terre du bout de ses larges et vilains pieds. Sa figure n'était bonne à encadrer qu'au-dessus des flots en courroux.
Plusieurs de ces beaux traits de dévoûment que notre homme-poisson avait accomplis par instinct beaucoup plus que par vertu, lui avaient mérité la paie de matelot à 24 francs. On le gardait à bord comme une bouée de sauvetage, comme un objet utile dont l'entretien coûte quelque chose; mais aucun des hommes de l'équipage ne le regardait bien certainement comme un de ses égaux.
Nous avons déjà parlé du contre-maître qui, le jour de la revue, avait un peu rudoyé Barbe-Rouge au moment où celui-ci ne répondait pas à l'appel du commissaire. Cet officier marinier avait, depuis long-temps, conçu pour notre animal amphibie une antipathie qui se manifestait le plus souvent par de grands coups de poing et quelques bonnes giffles, comme autrefois savaient si bien en administrer les maîtres d'équipage.
Un jour, le commandant, que le hasard avait rendu témoin des mauvais traitemens du contre-maître envers Barbe-Rouge, ordonna sévèrement au supérieur de ne plus frapper son indigne subalterne.
Le pauvre Barbe-Rouge ne sut remercier son commandant qu'en se jetant à genoux et en tournant vers lui des yeux mouillés des larmes les plus étranges qu'on eût encore vues couler. C'était la première preuve de sensibilité qu'eût donnée Barbe-Rouge, et le commandant en fut attendri. Il prit le malheureux sous sa protection.
Mais depuis ce moment-là aussi la haine déjà assez prononcée du contre-maître redoubla de violence.
«Le commandant, lui disait-il chaque jour, m'a défendu de te frapper. C'est bien, et j'obéis; mais je te pousserai si rudement que le coeur t'en fera mal!»
Je vous laisse à penser si Barbe-Rouge était rudement poussé!
Une fois le contre-maître surprend de grand matin celui qu'il appelait sa bête noire récitant, du mieux qu'il le pouvait, une prière à voix haute.
«Qui pries-tu là,-espèce de vilain chrétien?