Le premier consul ayant eu envie de s'arrêter un instant dans le petit port que ce vieux serviteur avait choisi pour le lieu de sa retraite, parut désirer de faire une course en mer dans une embarcation que l'on arma du mieux possible. En sa qualité d'officier de marine retraité, le bonhomme Lamêcherie fut chargé de servir de patron au canot qui allait porter un instant sur les mers du rivage le héros de la république française. L'ancien lieutenant de vaisseau ne saisit la barre du gouvernail qu'en tremblant. Mais le sentiment du devoir lui fit surmonter toutes les craintes que lui inspiraient de sinistres présages. Un Romain à sa place aurait reculé. Lui avança et fit avancer l'embarcation. Dans le petit trajet, Buonaparte, dont la manie interrogante était assez connue, demanda à son timide patron: «Quel âge avez-vous, monsieur?—Soixante-dix ans sonnés, premier consul?—Sonnés! hum. On vit vieux ici. Vous paraissez vous porter bien encore?—Mais dans ce moment ici je jouis d'une assez mauvaise santé. Vous êtes trop bon, premier consul.—Diable! vous jouissez ... de vous mal porter!... vous êtes bien heureux!» Le ton bref et un peu amèrement railleur du héros en prononçant ces derniers mots fut compris du pauvre Lamêcherie, et l'effet qu'il produisit sur toute son économie fut tel, que le premier consul porta plusieurs fois son mouchoir sous le nez, en paraissant éprouver une sensation désagréable. Il ordonna à son patron de regagner la terre au plus vite. Le trouble du patron était si grand, qu'il entendit à peine la voix du chef de la république qui lui répétait: «Mettez-moi à terre tout de suite, j'en ai besoin et vous aussi!» En revenant au rivage, le malheureux Lamêcherie est serré dans les bras d'un de ses amis qui s'écrie: «Combien tu es heureux! le premier consul vient d'ordonner que ta retraite te soit comptée sur le pied du grade de capitaine de frégate.....

—Fuis-moi, laisse-moi, répond l'infortuné Lamêcherie à son ami: je viens d'empoisonner le plus beau jour de ma vie!»

Il disait vrai. L'accident qu'il venait d'éprouver produisit un désordre si considérable dans toutes ses facultés, qu'il se mit au lit en descendant du canot, et qu'il succomba quelques jours après, en répétant à tous ceux qui déploraient son sort: Ah! mes amis, j'ai empoisonné le plus beau jour de ma vie!

Les aspirons de marine portèrent son deuil.


LE NAUFRAGÉ DE LA BARBOUDE.[G]

Je me trouvais embarqué, en 1817, sur un vaisseau de ligne dont la mission était de croiser dans les Antilles et les débouquemens.

Un jour, vers midi, nous aperçùmes un peu au vent à nous, et sur notre arrière, la petite île de la Barboude, langue de terre basse, alongée, sur laquelle croissent des arbres que l'on voit s'élever au-dessus des flots comme une de ces forêts qui dominent les eaux de la plaine après une inondation. Les bas-fonds qui environnent cette île et qui, à son approche, donnent une teinte verdâtre à la transparence de la mer, avertissent le navigateur des dangers qu'il courrait en ne s'éloignant pas assez de cette terre dont le prolongement s'étend à quelques lieues au large. La brise était ronde et la mer belle. Nous contournâmes, en virant vent-devant, la partie du nord de la Barboude.