Les hommes placés en vigie sur les barres de perroquet annoncèrent qu'ils croyaient distinguer, dans le nord-ouest de l'île, la basse-mâture d'un navire naufragé. Toutes les longues-vues du bord se trouvèrent braquées, en un instant, sur le point que venaient d'indiquer les vigies.

Trois bas-mâts, peints en blanc, sortaient en effet des flots, et paraissaient appartenir à un grand navire entièrement coulé. Le corps du bâtiment naufragé était penché de telle manière, que sa mâture se trouvait inclinée de quarante-cinq degrés par rapport à la surface de la mer. Un petit baril avait été placé sur le tenon de chaque mât, comme pour conserver, le plus long-temps possible, les dernières dépouilles du bâtiment. Admirable prévoyance, quand tout le navire lui-même était abandonné sans doute pour toujours!

Il prit envie à notre commandant de faire visiter les restes de ce bâtiment, et d'obtenir des renseignemens sur le sinistre qui venait de laisser des vestiges si frappans. On mit une embarcation à la mer, et on désigna un aspirant de corvée. Je fus choisi pour commander l'embarcation.

Après avoir écouté, chapeau bas, les instructions que me donnait le commandant, je m'éloignai du vaisseau, qui s'était mis en panne pour m'offrir la facilité de déborder, et je me dirigeai sur le trois-mâts à la côte. En une heure je parcourus, à la rame, la distance d'une lieue et demie qui me séparait de lui; le vaisseau, en m'attendant, se mit à courir quelques petites bordées cà et là, en se tenant toujours au vent de la Barboude.

Ma visite à bord du bâtiment submergé ne m'offrit aucun indice bien précis ni bien intéressant. Le gréement avait été enlevé. La coque était coulée à cinq ou six pieds de la surface de la mer. Ce bâtiment s'était crevé sur le fond que la transparence de l'eau laissait apercevoir dans les plus petits détails. D'énormes et voraces requins rôdaient lentement autour de ce cadavre de navire. Quoique privés de harpons, mes hommes se donnèrent le plaisir de piquer ces terribles ennemis avec le fer de la gaffe de l'embarcation. Le patron du canot me proposa, malgré la présence des requins, de plonger sur le fond, et de s'insinuer dans la chambre du bâtiment pour tâcher d'en arracher quelques objets, s'il en existait encore. Je crus devoir applaudir à son dévoûment, et refuser net sa courageuse proposition.

J'allais m'en retourner fort tristement à bord du vaisseau sans avoir réussi à recueillir le plus petit indice intéressant, lorsqu'un de mes canotiers, dont l'oeil était vif et bon, me fit remarquer sur le rivage un rouffle[H] de navire, peint en vert, et qui, sans doute, avait appartenu au navire naufragé. Je me dirigeai de suite, à la rame, sur la partie de la côte où se trouvait ce rouffle, supposant avec quelque raison qu'en interrogeant les débris du naufrage, je pourrais obtenir quelques renseignemens satisfaisans sur les détails, ou tout au moins sur la date approximative de cet événement.

Cet espoir me parut bientôt d'autant mieux fondé, qu'en gouvernant sur la grève, que battait une houle assez forte, j'aperçus une petite pirogue se jouant entre les grosses lames qui se déroulaient lentement sur le rivage. Mais, à mon approche, la petite pirogue alla se cacher dans une des échancrures de la côte, comme un de ces plongons qui disparaissent sous une vague, au moment où le chasseur les couche en joue.

J'abordai la Barboude non loin de l'endroit où le rouffle avait été halé à sec, ou jeté par la mer entre quelques cocotiers qui ombrageaient cet ancien asile de quelques malheureux marins naufragés sans doute sur cette terre inhospitalière. «Voilà, me disais-je très-philosophiquement, notre destinée à nous, hôtes infortunés de l'Océan! Ce rouffle, après avoir parcouru peut-être, sur le pont d'un navire, toutes les mers du globe, au milieu des tempêtes qui l'ont battu vainement, est venu se briser au sein du calme sur cette île sauvage. Pendant que le navire sur lequel il dominait fièrement les flots se trouve submergé là, ici lui sert de repaire à quelques hideux serpens, à d'immondes manitoux, et le capitaine et les officiers qui l'habitaient sont peut-être morts de faim dans ces lieux de désolation!»

La tête toute remplie de ces tristes réflexions, je mets le pied à terre, porté sur les épaules d'un de mes hommes qui s'était jeté à la mer pour m'épargner le désagrément d'entrer dans l'eau jusqu'aux aisselles. Je me dirige vers le rouffle, dont l'extérieur me paraissait se trouver dans un parfait état de conservation. Dans la crainte de rencontrer sous mes pas quelques dangereux reptiles, j'avais mis le sabre à la main. Armé ainsi, je pénètre, suivi du patron et du brigadier de mon embarcation, dans le rouffle abandonné, en frappant de la lame de mon sabre sur le bord de la porte de cet édifice de bois, pour déterminer les hôtes sauvages qui auraient pu s'emparer du logis, à nous céder la place que nous voulions visiter.... Mais quel ne fut pas mon étonnement, lorsque, du fond de ce silencieux refuge, je vis s'avancer dans l'obscurité un homme à la longue barbe, aux longs cheveux et à la figure cave et pâle!... Je crus d'abord à une vision, ou plutôt je ne crus encore à rien, car, dans ce moment et à cet aspect, je ne sus éprouver autre chose qu'une impression extraordinaire. Malgré l'assurance que devait me donner le sabre que je tenais dans la main, et l'escorte que je voyais à mes côtés, je reculai d'étonnement ou d'effroi.... «Mais, monsieur, me dit mon patron, c'est un homme!

—Un homme! pardi, je le vois bien!