—C'est un anglais, pas autre chose. L'équipage s'est sauvé, et il a été conduit à Antigues par un bâtiment caboteur qui l'a pris ici il y a deux mois, plus ou moins.

—Pourquoi donc n'êtes-vous pas parti aussi avec les Anglais?

—Pourquoi? parce que v'là ce que c'est! Quand je vous dis que mon affaire est une histoire, c'est que c'est une histoire, et il y a plus d'un an, voyez-vous, que je vis ici comme un vrai sauvage de la mer du Sud.

—Racontez-moi donc votre histoire?...

—Oui, je veux bien à vous, mais à vous tout seul, entendez-vous, parce que ... je vous dis cela à l'oreille, car c'est malsain de parler devant tout le monde.... (S'adressant à mon patron et au brigadier:) Dites donc, vous autres, si, pendant que je serai à causer là, sans façon, avec votre aspirant, vous voulez aller abattre quelques cocos pour vous rafraîchir le tempérament, vous en trouverez de bons ici, au moins; je sais, voyez-vous, ce que c'est que des matelots: j'étais passager à bord du navire qui m'a mis ici à la côte....

—Si vous voulez nous le permettre, monsieur, me demanda le patron, nous irons, comme monsieur l'habitant nous le dit, amurer quelques cocos et un ou deux régimes de bananes?

—Oui, oui, allez, reprend l'inconnu. Je suis le propriétaire de tout cela, moi, parce que je suis seul dans le pays.»

Mes gens s'éloignèrent avec une gaffe ou un aviron à la main, pour aller gauler quelques fruits à une petite distance du rivage.

Une fois seul avec mon demi-sauvage, il se rapprocha de moi d'une manière mystérieuse pour me dire à l'oreille, comme s'il se fût agi de la révélation du secret le plus terrible: «Quand je vous ai dit devant vos gens que j'étais un passager naufragé, je vous ai mis dedans, je suis un matelot!

—Et quel intérêt aviez-vous donc à cacher que vous êtes marin?