—Tiens, pardieu, quel intérêt! est-ce que vous ne devinez pas ma raison? Quand le navire la Bonne Sophie, sur lequel j'étais embarqué, s'est perdu ici, les autres gens de l'équipage ont regagné les Iles quelques jours après s'être sauvés à terre. Moi, je me suis caché dans les bois de la Barboude, pour ne pas partir avec eux, parce que j'avais une idée dans la tête.

—Et quelle idée aviez-vous?

—J'avais l'idée de devenir mon maître.... Tenez, monsieur, quand on n'est qu'un pauvre diable et qu'on a bourlingué trente à trente-cinq ans sur la mer en qualité de matelot, on est bien aise d'avoir quelques instans de repos et de liberté.... Lors donc que mes camarades sont partis d'ici, je me suis dit: Dans cette île, il n'y a pas grand'chose à gratter, mais tu y chercheras ta vie à la pêche, à la chasse, si tu peux. A bord, on te rationnait: ici, tu feras ta ration toi-même. A bord, tu travaillais quand on le voulait: ici, tu ne travailleras que quand tu voudras manger. A bord, tout le monde était ton supérieur: ici, tu n'auras d'ordre à recevoir de personne.... La nuit, si tu veux, tu te reposeras de n'avoir rien fait le jour.... Vogue donc la galère, que je me suis dit, et je suis resté ici, comme vous voyez.

—Et avez-vous eu lieu de vous féliciter de cette étrange résolution?

—Je mange tant que je peux du poisson et des fruits; je bois quand j'ai soif, de l'eau, par exemple; je dors quand j'ai sommeil; je chante quand je suis gai, comme s'il y avait quelqu'un là pour m'entendre.... Que voulez-vous de plus?

—Et vous logez?

—Dans ce rouffle-là: c'est ma maison, mon domicile.

—Comment avez-vous fait pour le haler tout seul à vous aussi loin du rivage?

—J'ai fait des inventions. C'est la mer, d'abord, qui avait jeté ce rouffle sur le bord. Mais, comme je ne voulais pas laisser la lame reprendre ce qu'elle m'avait apporté là comme à souhait, je me suis mis à faire un appareil avec quelques bouts de corde et des poulies que j'avais été chercher à la nage à bord du bâtiment qui avait coulé. Avec toute cette mécanique et du temps, j'ai fini, en vrai matelot, par venir à bout de monter ma maison où vous la voyez maintenant. Ça n'a pas été plus malin que cela; et, à présent, je couche et je loge dans la cabane qu'occupait le capitaine de la Bonne-Sophie.

—Quelle jouissance!