—Et si je vous en faisais cadeau?

—Quoi! de cette longue-vue? ah bien oui! Mais n'allez pas vous en aviser au moins! vous me feriez perdre la boule. Tenez, v'là déjà que la tête me tourne de vous avoir seulement entendu me dire cette parole!...

—Eh bien! tâchez de conserver toute votre raison, et de me faire l'amitié de garder ma longue-vue comme un souvenir de ma visite....

—Et vous, comment ferez-vous sans longue-vue?

—N'y en a-t-il pas d'autres à bord?

—C'est vrai, il y a tant de choses à bord d'un vaisseau de ligne! Ce n'est pas comme chez moi! mais c'est égal, je suis maître ici, et ce n'est pas difficile, puisque je suis tout seul.»

L'ermite accepta ma longue-vue avec de grandes manifestations de joie et de reconnaissance; je me disposai à me rembarquer dans mon canot et à m'éloigner de l'île pour regagner le vaisseau. Le naufragé, avant de me faire ses adieux, m'attira à lui à quelques pas du groupe que formaient mes canotiers en regagnant le rivage, et il me dit à l'oreille: «Surtout n'oubliez pas, monsieur l'aspirant, si jamais vous retournez en France, de faire dire à ma famille, à mon frère Thomas Giroux, qui demeure à Saint-Servan, rue des Bas-Sablons, n° 17, que son frère Antoine est devenu le plus grand philosophe de la terre, un vrai philosophe, quoi! Vous entendez bien, et vous ne me refuserez pas cela, n'est-ce pas?

—J'aurai bien garde de l'oublier, et je vous donne ma parole que votre famille aura bientôt des nouvelles de vous; cela vous suffit-il?

—Oh! des nouvelles de moi, ce n'est pas cela que je veux. Je veux, voyez-vous bien, que ma famille sache que je suis devenu un grand philosophe. Mon nom fera du bruit dans le pays; vous comprenez maintenant.

—A merveille!»