Le malheureux venait de laisser échapper là le mot de l'humanité, et ce mot venait de trahir toute cette prétendue philosophie qu'une minute auparavant j'admirais tant encore en lui. Il ne s'était résigné à vivre seul sur un rivage désert, que dans l'espoir peut-être de faire parler de lui un jour, et c'était aussi par amour d'une vaine gloire qu'il s'était séquestré du monde, lui simple matelot, lui que son ignorance et son obscurité condamnaient à vivre et à mourir oublié!... Le bonheur ne lui aurait même pas suffi: il fallait de l'éclat à sa réclusion, de la renommée pour l'exil volontaire qu'il s'était imposé: il fallait aussi, en d'autres termes, une auréole de gloire sur son rouffle, une promesse d'immortalité peut-être sur sa dépouille cadavéreuse qu'il abandonnerait bientôt aux serpens de l'île et aux oiseaux de proie de ce rivage désert!

A peine eûmes-nous quitté notre grand philosophe, que je le vis monter sur le cocotier au sommet duquel il avait établi sa vigie. Il s'empressa de diriger la longue-vue dont je venais de lui faire présent, sur mon embarcation, et je ne le perdis de vue que lorsque la nuit, qui commençait à se faire, eut enveloppé de ses tranquilles voiles et la Barboude et le rouffle de l'ermite, et l'arbre sur lequel il s'était planté pour suivre du regard le canot qui allait mettre tant d'espace entre lui et nous.

Notre vaisseau, enveloppé au large par une nuit obscure, avait hissé deux fanaux au haut du grand mât pour m'indiquer sa position La mer calme et unie que fendait mon embarcation pour regagner le bord retentissait au loin sous les coups d'aviron de mes canotiers. La conversation que je venais d'avoir avec le naufragé de la Barboude m'occupait encore tout entier, et absorbé dans mes réflexions sur l'étrange abandon auquel s'était résigné cet homme extraordinaire, je ne fus réveillé pour ainsi dire de ma préoccupation, que lorsque la voix de la sentinelle du vaisseau se fit entendre pour nous crier: «Oh de la chaloupe! vient-elle à bord?...» En revoyant notre vaisseau, mes amis et les gens de cet équipage si nombreux et si actif, il me sembla avoir fait un rêve.... «Quelle différence, me dis-je, entre l'exil de ce malheureux et le mouvement de ce bord où l'espace suffit à peine à cette multitude de matelots!...» Moi qui auparavant trouvais qu'un vaisseau n'était à peu près qu'une prison, je crus en revenant de la Barboude rentrer dans une ville opulente et populeuse!

J'allai rendre compte de ma corvée au commandant. Je lui rapportai à peu près toutes les circonstances de ma petite expédition. Il s'amusa beaucoup de la philosophie du naufragé. Mais j'eus bien garde de lui dire que notre ermite était un vieux matelot: l'impassible rigueur de l'inscription maritime aurait bientôt mis fin au bonheur qu'il s'était promis dans sa sauvage et rude réclusion.


UN CONTRE-AMIRAL EN BONNE FORTUNE.

Un général de mer se plaisait à tyranniser les officiers de la division qu'il commandait, à peu près comme autrefois certain empereur romain s'amusait, pour passer le temps, à tuer des mouches. En retour de ses mauvais traitemens, tous ses officiers l'envoyaient au diable; mais leurs malédictions ne réussissaient qu'à réjouir le vieil amiral, qui se montrait fier surtout de la haine universelle qu'il inspirait; et les arrêts forcés ne réjouissaient nullement les jeunes officiers.

Lorsque l'amiral riait en montant à bord, on pouvait en conclure qu'il venait de jouer quelque bon tour à l'un des élégans de la division. Rien ne l'égayait autant que de pouvoir dire à son capitaine de pavillon: «Monsieur le commandant, vous ordonnerez les arrêts forcés pour quinze jours à M. un tel, qui s'est permis d'aller faire la belle jambe à terre malgré mes ordres.» Il se serait volontiers pâmé d'aise, lorsqu'après avoir rencontré dans une rue un officier déguisé en matelot, il lâchait aux trousses du pauvre fugitif deux ou trois de ses adjudans. Il appelait cela faire la chasse aux lapereaux. Cet homme aurait fait le meilleur chef de police que l'on pût posséder dans une capitale. Le sort, en se trompant, n'en avait fait qu'un contre-amiral.