—Forçons le passage, puisque nous ne pouvons faire autrement, et tapons, puisque vous le voulez, mon général. Mais c'est là une bien cruelle extrémité.»

Deux autres bravos espagnols s'avancent: les deux dames se tiennent derrière cette force imposante, arrivant tout exprès pour les protéger: elles rient toujours aux éclats en montrant aux deux officiers désarmés les deux épées et les chapeaux dont elles se sont si perfidement emparées.

«Tas de coquines, me rendrez-vous mon épée! s'écrie en les menaçant le général exaspéré.

Dinero, dinero! s'écrient les bravos.

—Cela veut dire: Payez, payez, messieurs, et l'on vous rendra vos armes, répètent les dulcinées.

—Nos armes! Tiens, dit le général en jetant aux pieds des malheureuses qui le narguent, une bourse d'or pour rançon; tiens, ramasse cet argent, et rends-nous les armes et les chapeaux que tu nous as volés.»

Les bravos se nantissent d'abord de la bourse. Ils descendent ensuite l'escalier: les deux donzelles les suivent sans rien restituer. Le général et son aide-de-camp veulent aussi gagner la rue. Mais les portes par lesquelles le cortège s'est esquivé se referment sur eux, et pour comble de rage, les victimes entendent dans la rue leurs bourreaux crier: A la guarda! à la guarda! Nul doute, la garde va venir.

Elle arriva en effet. Le sergent de la patrouille, en ouvrant violemment la porte de la maison où le scandale avait lieu, reconnaît dans les deux officiers désarmés et décoiffés, le général de la division française et l'un de ses aides-de-camp. On s'explique du mieux qu'on peut, en espagnol et en français. Le sergent croit apprendre quelque chose de très-nouveau au général, en lui annonçant qu'il se trouve dans une maison suspecte. Le général demande pour toute grâce au chef de la force armée la faveur d'être reconduit à l'embarcation de son vaisseau, qui l'attendait au warf. Mais dans quel état il parut aux yeux de ses canotiers! sans épée et sans chapeau! Les canotiers ne savent que penser de cette circonstance singulière. Ils se contentèrent de nager jusqu'au vaisseau, et là encore, en montant à bord, le général et son piteux camarade en bonnes fortunes, eurent la honte de passer, en faisant de grands saluts, devant l'officier de garde qui les recevait à la lueur des fanaux allumés pour éclairer leur marche. Le lendemain de cette aventure, les flâneurs de la Havane aperçurent, suspendus à un poteau de réverbère, deux chapeaux et deux épées surmontés de cette inscription: «A VENDRE POUR CAUSE DE DÉPART PRÉCIPITÉ.»

Et puis on entendit dire dans toute l'île que le général commandant la division française avait fait hommage de sa bourse, à la caisse des indigens du pays.

Mais ce qu'il y eut de plus étrange dans tout cela, c'est le bruit qui courut avec la rapidité de l'éclair dans toute la division. Les officiers se disaient que les deux coquines qui avaient si adroitement décoiffé et désarmé leur général, n'étaient autre chose que deux petits aspirans travestis, et qu'en cherchant bien parmi les enseignes de vaisseau, on aurait pu reconnaître peut-être les deux ou trois bravos qui avec leur longue barbe factice et leur teint d'emprunt, avaient si galamment assisté les deux belles. Un des légers échos de ce bruit scandaleux alla frapper assez désagréablement l'oreille inquiète du général. Il devina bientôt toute la vérité, et il s'emporta d'abord comme un lion pris dans un piége. Il appela son aide-de-camp. «Vous savez, monsieur, le tour infâme qu'on nous a joué.