En se rendant par mer de Bréhat à l'Ile-de-Bas, on rencontre, à moitié route à peu près, un petit archipel qui, par rapport au nombre de rochers qui le composent, a reçu le nom des Sept-Iles. Un seul de ces îlots est habité: les autres servent d'asile aux oiseaux de proie qui, lassés de chercher leur nourriture sur les flots que l'on voit s'agiter entre le continent et le petit archipel, vont le soir se reposer dans les cavités de ces rochers battus presque sans cesse par les vagues, la foudre et la tempête.
Entre toutes ces îles, Tomé, la plus rapprochée de la terre ferme, se trouve posée à l'entrée d'une anse assez belle que l'on nomme la rade de Perros. A droite de Tomé, en faisant face au large, on aperçoit les écueils qui hérissent l'embouchure de la rivière de Tréguier. A gauche s'étend la côte qui joint le bourg de Perros au village de la Clarté. Au bas de cette côte se dessine une batterie de quelques canons, destinés à gronder, à l'occasion, sur le petit détroit d'une lieue de large qui sépare l'île de Tomé du rivage des Côtes-du-Nord.
Pendant la guerre, rien n'était plus commun que de voir les croiseurs anglais louvoyer entre les Sept-Iles et la terre de France. Les petits convois de caboteurs avaient bien soin alors de s'assurer, avant de donner dans la passe, qu'aucun navire ennemi ne viendrait troubler leur timide navigation. Quand la plus grande des Sept-Iles avait annoncé, au moyen du sémaphore qu'on avait établi sur son sommet, qu'il n'y avait aucun bâtiment anglais à vue, vite les commandans des convois faisaient appareiller les navires placés sous leur escorte, et on s'efforçait alors de donner dans le courreau avant que l'ennemi pût contrarier la marche de la petite flotte de lougres, de goëlettes et de sloops marchands.
Les Anglais aimaient d'autant plus à s'approcher de cette partie de la côte de Bretagne, que l'île de Tomé, par un privilège assez singulier, leur offrait souvent l'occasion de faire des vivres frais. Ceci a peut-être besoin d'une courte explication topographique.
Pas un arbre ne croît sur cette île qui, avec une demi-lieue de long, ne présente à l'oeil qu'un lambeau de chaîne de montagnes, recouvert d'un peu de bruyère. Pas une source, pas le plus petit ruisseau ne murmure ou ne serpente sur cette terre inculte. Autrefois un cultivateur voulut y établir une ferme et fatiguer son sol dépouillé, pour en tirer quelque chose; mais les ruines de la ferme attestent aujourd'hui l'inutilité des efforts du pauvre fermier. Une seule espèce d'animaux peut se contenter de ce séjour si peu fait pour les hommes. La tradition rapporte qu'un chasseur y jeta une paire de lapins, et depuis ce temps les lapins ont tellement pullulé à Tomé, qu'on ne peut y faire un pas sans rencontrer un de ces insulaires herbivores. Aussi les matelots, dans leur langage pittoresque, disent-ils que Tomé n'est autre chose qu'une colonie de lapins.
Les Anglais manquaient rarement, pour peu qu'ils restassent quelque temps à croiser dans ces parages, d'envoyer des embarcations à Tomé pour y faire du lapin, comme disaient encore les matelots, ainsi qu'on dit qu'un navire a envoyé ses embarcations à terre, pour y faire de l'eau.
La petite île, quelque pauvre et inutile qu'elle fût, avait pourtant un propriétaire; mais, par une de ces lois qui ne sont tolérables qu'en temps de guerre, il était défendu au possesseur suzerain de ce fief maritime de visiter sa propriété: les bâtimens de la station de Perros et les pataches de la douane avaient seuls le privilège d'aborder dans cette île, que l'imagination des anciens aurait peuplée peut-être de dieux ou tout au moins d'heureux mortels, mais qui en réalité n'était peuplée que d'assez mauvais gibier, à la chair aussi sèche que le terrain qui le nourrit.
Le privilège exclusif accordé aux péniches et aux pataches qui visitaient Tomé, produisit assez souvent d'étranges rencontres. Pendant qu'une embarcation française, par exemple, abordait l'île par un bout, un canot anglais l'accostait quelquefois par l'autre bout, et alors venaient les coups de fusil entre les Anglais, qui d'un côté tiraient des lapins pour leur compte, et les Français, qui trouvaient plus piquant de brûler leur poudre sur des ennemis, que sur le gibier qu'ils étaient venus chasser.
Lorsque des canots anglais envoyés à Tomé se voyaient surpris par le mauvais temps pendant leur petite expédition, ils attendaient, cachés dans les rochers de l'île, que la bourrasque s'apaisât, pour aller rejoindre les navires auxquels ils appartenaient, et qui, pour éviter les dangers que leur aurait fait éprouver le coup de vent, avaient prudemment gagné le large.
Sur des côtes moins mal gardées que ne l'étaient les nôtres, on aurait pu quelquefois faire d'assez bonnes captures sur l'ennemi; mais les Anglais se montraient si peu disposés en général à opérer des descentes, que l'on daignait à peine se prémunir contre leurs rares tentatives de débarquement.