Un jour toutefois ils surent faire tourner à leur avantage une situation difficile dans laquelle le mauvais temps les avait soudainement placés.

Trois de leurs embarcations, assaillies par un coup de vent pendant qu'elles étaient à Tomé, cherchèrent en vain, malgré la grosseur de la mer et la force de la brise, à regagner leurs navires. Réduites, après d'impuissans efforts, à se réfugier dans les criques de l'île dont elles avaient voulu s'éloigner, elles revinrent, poussées par la lame, s'échouer dans une petite anse où bientôt les matelots réussirent à les haler à terre, de manière à les soustraire au choc des vagues qui auraient fini par les briser si on les eût laissées à flot.

Le coup de vent dura quarante-huit heures, et pendant ce temps-là, les matelots anglais n'eurent d'autre asile que leurs embarcations tirées à sec, et d'autre nourriture que les lapins qu'ils purent tuer.

La mer enfin et le vent s'apaisèrent. On songea à remettre les canots à flot et à regagner les navires qui, revenant du large, ralliaient déjà la côte pour se rapprocher des canots qu'ils avaient laissés à terre.

Au moment où les officiers anglais ordonnaient à leurs matelots de s'embarquer pour quitter l'île hospitalière, ils aperçurent dans le courreau des Sept-Iles, et non loin d'eux, une grande péniche qu'ils prirent d'abord pour française. C'était en effet une patache des douanes qui, voyant les croiseurs anglais trop au large pour avoir à les redouter, se rendait avec toute sécurité de Tréguier à Lannion.

Par malheur, à bord de la patache s'étaient embarqués ce jour-là même une douzaine de préposés qui, devant passer l'inspection d'un de leurs chefs supérieurs, avaient cru très-bien faire en prenant la voie de mer pour se rendre à Lannion. La tenue de ces passagers était parfaite. La plaque et les jugulaires de leurs schakos reluisaient au soleil qui venait de se montrer. Leurs buffleteries, soigneusement blanchies, tranchaient admirablement sur le vert foncé de leurs fracs époussetés et brossés jusqu'à la corde. Rien enfin ne manquait à leur tenue militaire.

Quelle proie, je vous demande, pour nos Anglais cachés dans les rochers auprès desquels la patache venait virer nonchalamment de bord! Sortir de leur gîte de la nuit, comme des éperviers acharnés; fendre les flots avec la rapidité d'un poisson volant, et se jeter sur la pauvre patache, qui n'y pensait guère, je vous le jure, ne fut que l'affaire d'un moment, d'une minute pour les embarcations ennemies! Les douaniers, surpris et sans doute effrayés de cette attaque si prompte, essayèrent de résister. Ils sautent sur leurs armes; la patache avait un petit canon et deux espingoles: elle fait feu; mais les Anglais, comme agresseurs, étaient disposés à l'attaque, et les douaniers, assaillis à l'improviste, étaient bien loin d'avoir tout préparé pour la défense. Le grand nombre dut avoir l'avantage, et après une inutile résistance, la patache se rendit aux trois péniches.

La joie des vainqueurs dut être grande, lorsque, pour rejoindre les croiseurs qui les attendaient en louvoyant, ils défilèrent sous la Grande-Ile avec leurs trois embarcations et la patache conquise. Le sémaphore placé sur cette Grande-Ile annonça à son confrère le sémaphore situé sur la côte ferme, le triste événement qui venait de se passer dans le courreau des Sept-Iles et presque sous les yeux de la garnison qui gardait le plus important des rochers de l'archipel.

On vit bientôt la frégate ennemie à laquelle appartenaient les canots sortis de Tomé, aller au-devant de la conquête des péniches victorieuses, et prendre à la remorque la pauvre patache. Ce dut être pour elle une capture assez étrange que cette douzaine de préposés de douanes parés, brossés, fourbis, pour aller passer l'inspection à Lannion et arrivant prisonniers de guerre à bord d'une division anglaise.

On parla beaucoup, à Perros, du malheur arrivé à la patache de Tréguier. Les préposés des brigades établies sur les côtes voisines de l'événement, jurèrent de venger leurs camarades sur les Anglais. Plusieurs jours de suite, ils s'embusquèrent dans les rochers de Tomé, pour chercher à surprendre les embarcations des croiseurs qui s'aviseraient de vouloir débarquer dans l'île. Mais leurs tentatives furent vaines. Personne ne parut.