Pour suivre bien le fil des petits détails que j'ai encore à raconter, il est nécessaire de se rappeler succinctement ceux que l'on a déjà lus, et de ne pas oublier surtout l'île de Tomé où venaient aborder les Anglais et les Français; la frégate anglaise avec les douaniers pris en grande tenue, etc.
Lors du dernier événement arrivé à ces pauvres douaniers, je commandais une péniche appartenant à la station de Perros, station très-imposante, composée d'une canonnière qui commandait les forces navales de l'endroit, et de deux mauvaises embarcations dont la mienne faisait partie! Le commandement que l'on m'avait confié, à moi très-jeune aspirant de première classe et futur amiral de France, avait été dans son temps un grand canot de vaisseau. En rehaussant les pavois de ce canot et en plaçant un petit obusier en fonte sur son arrière, on avait cru en faire une péniche. J'oublie de dire qu'on lui avait même donné un nom assez pompeux, mais assez peu convenable à ses qualités: ma péniche se nommait l'Active. Vingt-sept hommes la montaient. Vingt environ à couple pouvaient être bordés, à l'occasion, de l'avant à l'arrière. Un caisson placé au pied du grand mât contenait quelques fusils, une dizaine de pistolets et autant de sabres: c'était là notre arsenal. Un des bancs de l'arrière me servait de cabane; l'autre banc de babord était réservé au chef de timonerie que j'appelais toujours mon second, pour qu'à son tour il m'appelât toujours mon capitaine. Quand il faisait froid, je tapais des pieds sur le tillac, ne pouvant pas me promener faute d'espace. Quand il pleuvait, je me couvrais d'un manteau. Mes hommes faisaient leur soupe à la mer, en plaçant la chaudière, commune à l'état-major et à l'équipage, sur la moitié d'une barrique remplie de sable et au centre de laquelle on allumait du feu. C'était une vie d'Arabes, au milieu des flots; mais à quinze ou seize ans, avec un poignard au côté, des épaulettes en or mélangé de bleu sur le dos, et deux douzaines d'hommes à commander, on se croit général d'armée. Un capitaine de vaisseau ne se promenait pas plus fièrement sur sa dunette, que moi sur le banc qui me servait à la fois de gaillard d'arrière, de chambre à coucher et de banc de quart dans les circonstances solennelles.
Un jour avant la prise de la patache des douanes, le commandant de la station m'avait donné l'ordre d'escorter jusqu'à l'île de Bréhat trois ou quatre caboteurs chargés d'objets du gouvernement. Dieu sait, à la tête de ce convoi composé de trois ou quatre barques, les signaux que je faisais à mon bord; car j'avais toute une série de pavillons pour transmettre mes ordres aux divers bâtimens placés sous ma protection. Un amiral commandant une escadre aurait envié les évolutions que j'exécutais, et à coup sûr il ne se serait pas donné plus de soins pour conduire une armée alignée sur trois colonnes, que moi pour mener mes trois bateaux à bon port.
Dès que mon importante mission fut remplie et que j'eus vu défiler devant moi les navires de mon convoi pour aller mouiller à leur destination, je tirai un coup d'obusier en hissant et rehissant trois fois mon pavillon à tête de mât, pour faire mes adieux aux capitaines marchands que j'allais quitter. Les capitaines de mon escadre répondirent à ce galant signal en m'exprimant leurs remercimens et leur satisfaction. Ils hissèrent et rehissèrent par trois fois aussi leur pavillon national, et je me séparai d'eux pour retourner à Perros.
J'insiste un peu sur ces détails puérils, parce qu'ils ont encore pour moi tout l'attrait et toute la fraîcheur des souvenirs d'un âge que l'on ne se console d'avoir passé qu'en se le rappelant sans cesse. Tous les marins, j'en suis bien sûr, me sauront gré de raconter longuement ces petites scènes qui sont celles que les hommes de mer se rappellent avec le plus de plaisir et d'attendrissement. Les critiques seuls pourront me reprocher mon verbiage. Je sais bien que dans tout cela il y a peu de mérite sous le rapport de l'art et du goût littéraire; mais chez moi les douces impressions et la vérité passent avant l'art: mes plus chers souvenirs d'abord, et le travail d'artiste après, s'il se peut, telle est ma devise de raconteur.
Le jour tombait déjà quand je me mis en devoir de revenir à la station. Mais ce jour tombait comme tombe un beau jour d'été. La mer était calme, le ciel tranquille, et l'air tiède que l'on respirait semblait s'être imprégné en caressant les flots, de ces parfums de l'Océan, que les marins préfèrent à l'ambre le plus exquis et aux essences les plus précieuses. La lune se dégageait, à l'horizon, du cercle noirâtre que les effets de lumière formaient au loin autour de nous, et sa clarté si vive et à la fois si douce paraissait couvrir d'une nappe d'argent la houle que nous fendions à grands coups de rames. Il nous avait fallu en effet border nos avirons: le vent avait cessé, comme pour ne pas interrompre le calme harmonieux de la nature. A terre, au sein des forêts ombreuses et des plaines désertes, le silence des nuits a sans doute quelque chose de bien religieux; mais à la mer combien le repos de tous les élémens est noble et sublime! L'homme qui ne s'est pas oublié des heures entières au milieu de l'Océan pendant une belle nuit d'été, n'a pas éprouvé ce qu'il y a de mieux fait pour nous élever aux idées les plus nobles et les plus consolantes.
Revenons un peu aux choses terrestres. A droite de ma péniche je voyais l'immense mer se gonfler majestueusement sous les rayons de la lune: à ma gauche et du côté de la terre, défilaient une multitude de rochers auxquels la nuit et la clarté de l'astre qui nous guidait donnaient les formes les plus bizarres et l'apparence la plus fantastique. Le calme de ce beau spectacle n'était interrompu, que par le bruit régulier de nos avirons ou par la voix retentissante de mes matelots, et quelquefois par le mugissement lointain de la houle paresseuse qui allait s'engouffrer dans les cavités des rochers ou les grottes du rivage. Jamais je n'ai passé d'heures plus douces que celles de cette nuit, pendant laquelle, tout jeune que j'étais, mes petites facultés méditatives allaient grand train.
Un canonnier de marine que j'avais à bord ne me permit pas de rester long-temps plongé dans mes délicieuses rêveries. Ce canonnier était un de ces clowns d'équipage, de ces agréables de bord qui ont le privilège de faire rire leurs camarades en toute occasion, et d'égayer pour ainsi dire la pénible vie du matelot. Mon clown à moi se nommait Fournerat: c'était un joyeux et joli garçon, aimé de tout son monde, et qui, chose rare, était aussi bon homme de bord qu'il était bon farceur. Mes gens étaient-ils fatigués, harassés, mouillés jusqu'aux os? Fournerat laissait échapper une saillie, et le plus mécontent riait et se remettait à l'ouvrage; Étions-nous obligés de nager pendant une demi-journée? Quand l'ardeur des rameurs mollissait, Fournerat improvisait une chanson, et le courage revenait au plus maussade. Les quarts-de vin de ses camarades, les doubles rations que je lui donnais en supplément, pleuvaient sur lui; mais jamais il ne se grisait, et je l'aimais comme l'homme le plus utile, le plus rangé et le plus soumis de mon petit équipage.
Mes gens, avaient les avirons sur les bras depuis trois ou quatre heures. L'air chaud de la nuit semblait leur inspirer la mollesse dont ils étaient remplis. Quelques-uns des nageurs se plaignaient déjà de la fatigue, mais se plaignaient comme font souvent les matelots, en exhalant leur mauvaise humeur en bons mots contre les objets, qu'ils pouvaient accuser sans craindre d'être réprimandés. «Savez-vous bien, disait l'un à ses camarades, que la lettre que nous avons à écrire avec ces plumes de dix pieds (les avirons) est bigrement longue!—Oui, répondait un autre, et j'ai envie de mettre de suite ma signature au bas, pour en avoir plus tôt fait.
—Qu'est-ce que ça veut dire? s'écria Fournerat; vous voulez finir déjà votre lettre par paresse d'écrire? Eh bien! moi, je vais en commencer une. Prêtez-moi une de vos plumes de bois, et vous allez voir comment je vas styler la lettre d'un mauvais fils à son cher père.»