Les deux interlocuteurs s'étaient alongés nonchalamment sur un tertre de bruyère: c'était la pelouse du pays. Fournerat avait la parole.

«Jamais, disait il à son camarade, je ne me suis senti autant envie de retourner à Perros qu'aujourd'hui. Les deux jours que nous venons de passer dehors m'ont paru longs comme un câble sans bout ou vingt-quatre heures sans pain.

—Et pourquoi donc ça? Le temps m'a paru long à moi parce qu'il a fallu manier l'aviron toute la nuit, et que ça vous alonge joliment une soirée qui dure douze heures de temps jusqu'à la pointe du jour.

—Moi je me suis embêté, parce que, vois-tu, je m'impatientais d'attendre, et je m'impatientais parce qu'il y a quelque chose de nouveau qui m'attend à Perros.

—Quel nouveau?

—Mon congé.

—Ton congé! à toi!

—Un peu! Dix ans de service et une blessure à l'omoplate, d'un coup de canon de l'ennemi, qui m'empêche le remuement à volonté du bras avec lequel je me mouche avec ou sans mouchoir; voilà ce qui m'a fait demander mes invalides. Y es-tu?

—Mais que feras-tu avec ton congé, sans avoir un morceau de pain pour te laver la figure en dedans, quand la faim t'arrivera militairement tous les matins?

—Ce que je ferai? je me ferai des enfans tout seul, si je peux; car les enfans, comme on dit, c'est la richesse du pauvre.