«M'n ami, dit la Princesse,
Que puis-je pour ton bien?
—Mais m'accorder, l'Altesse,
De toucher votre main. (bis.)
—Si c' n'est que ça, dit-elle,
V'là ma main. Elle est belle.
Attends, c'est d'la dentelle
Que c' linge et c'te ficelle.
Régale toi-z-en. Tiens, tiens!
Hein, hein?»
Baradin, Baradin, prends sa main, (bis.)

«La faveur n'est pas mince,»
Dit-il à ses amis,
«Joséphine m'a fait prince
En m'donnant un rubis,» (bis.)
L'Altesse impériale
L'avait fait prince de Galle,
Et mon gaillard s' régale
En grattant sa main sale.

J' crois bien, c'était du fin,
Hein, hein!
Tes rubis, les rubis sont mal sains. (bis.)

Je rappelle ici cette improvisation, toute grossière qu'elle est, pour faire connaître l'humeur et l'esprit des matelots. Qu'on me pardonne de la reproduire: ce fut, hélas! le chant du cygne, du pauvre Tyrtée de mon équipage!

La marée avait cessé de pousser favorablement la péniche vers sa destination. Mes hommes étaient las de toujours tirer sur leurs avirons. Le vent ne s'élevait pas et le jour allait se faire. Je pris le parti d'aborder l'île de Tomé qui se trouvait sur ma route, et d'attendre là que la marée suivante me permît de regagner Perros sans trop de peine. «Gouvernez sur Tomé, dis-je à mon patron. Nous mouillerons le grappin derrière en abordant.»

En accostant l'île, entre trois grands rochers qui formaient une espèce de petit port, mes hommes levèrent leurs rames. Le silence était parfait autour de nous, et ma voix seule et celle de mes gens allaient, au terme de la plus calme des nuits, réveiller les tranquilles échos du rivage. La mer gémissait à peine sur le bord, humide déjà de la rosée du matin. La clarté de la lune, qui allait bientôt faire place à celle du soleil, argentait encore le sommet de l'île et le côté opposé à celui sur lequel nous nous disposions à débarquer. Mais autour de nous l'obscurité prêtait à tous les objets des formes gigantesques et fantastiques. Un aviron tombant à la mer, le bruit du grappin que l'on mouillait derrière la péniche, la confusion même des voix de mes matelots, donnaient à cette scène si simple un charme inexprimable, du moins pour moi.

Je me plais ici à décrire un peu longuement ces choses, parce que ce sont des souvenirs que ma mémoire me rappelle avec ravissement au bout de vingt ans, et que je pense que l'on doit bien raconter et bien exprimer pour les autres ce que l'on se rappelle soi-même avec charme. L'art d'émouvoir et d'intéresser peut-il être autre chose que celui de peindre naïvement ce que l'on a senti le mieux?

En abordant à Tomé je recommandai à ceux de mes gens qui les premiers étaient sautés à terre, de ne pas trop s'éloigner, et de ne pas perdre de vue la péniche, non loin de laquelle moi-même je jugeai prudent de rester. Un coup de fusil, au reste, devait être le signal de ralliement. La marée devant bientôt nous permettre de continuer avec le jour notre route sur Perros, je ne pensai pas devoir passer plus d'une heure ou une heure et demie dans l'île.

Malgré la sévérité de mes ordres, quelques-uns de mes hommes s'écartèrent un peu plus que je ne leur avais permis. Ils voulaient chasser, disaient-ils, quelques lapins à coups de manche de gaffe. Après l'événement que je vais raconter et que j'étais loin de prévoir, je n'eus pas la force d'en vouloir à ces maraudeurs: ils nous sauvèrent.

Pendant que mes matelots rôdaient ça et là autour de moi, je m'assis sur un rocher près du rivage. J'aurais volontiers cédé dans ce moment d'inaction au sommeil que deux nuits blanches m'avaient rendu nécessaire, sans l'intérêt que m'inspirait une conversation qui s'était établie, à dix ou douze pas de ma place, entre Fournerat, mon brave canonnier, et le matelot Tasset, l'un de ses amis. Il s'agissait d'amour, de mariage et de projet de retraite: je prêtai attentivement l'oreille.