Le capitaine.—Dans le moment où je me crois sur le point de perdre la vie, je pense à ma mère; mais je l'ai mise dans l'aisance, et ce qui me console, c'est que je lui laisserai plus de 150,000 francs.

L'ami.—Et crois-tu aujourd'hui que si tu voulais te marier, et que tu eusses des enfants auxquels tu t'attacherais, ton sort ne serait pas plus heureux que celui que tu vas chercher en prodiguant ta vie pour une fortune dont tu n'as plus besoin, ou pour des succès sans gloire ou plutôt sans excuses?

Le capitaine.—Bah! une femme, des enfants, ne m'en parle pas! cette pensée me gêne trop. Une jolie goëlette, quelques vaillants matelots, une bonne paire de pistolets et un sabre, voilà tout ce qu'il me faut. Avec cela et mille lieues de mer à parcourir, un homme comme moi est le plus heureux du monde! Voilà tout mon bagage et ma fortune. Je n'en aurai jamais d'autre, s'il plaît à Dieu.

L'ami.—Et les souffrances que tu as éprouvées à la suite de ton voyage, et les maladies que tu vas braver encore?

Le capitaine.—Quoi! les maladies de la côte d'Afrique? C'est si tôt fait: dans cinq à six heures on est expédié. Jamais je ne me suis senti fait pour mourir de la goutte. Tiens, vois-tu, depuis qu'ici je dors tranquille et sans craindre aucune alerte, je m'ennuie à la mort. Mais à mon bord, quand je m'étends tout armé sur le pont avec trois cents noirs dans ma cale, et que je pense que je serai peut-être éveillé par une révolte ou la chasse d'un croiseur, je ne puis pas te dire combien je m'estime comme homme, combien je méprise la vie d'un buraliste, par exemple, ou celle d'un épicier.

L'ami.—Tu ne comptes donc pour rien l'estime de tes semblables, la considération dont tu pourrais jouir dans le monde?

Le capitaine.—Et qui t'a dit que le roi des Bisagos ou du vieux-Calebar ne m'estimât pas? Et crois-tu que la considération des armateurs que j'enrichis, et le respect de mon équipage, ne soient pas quelque chose pour moi! Le monde est tout entier dans mon navire ou le lieu que j'aborde. Tous ceux qui me regardent comme une espèce d'écumeur de mer, m'estiment plus qu'ils ne s'estiment eux-mêmes. Je suis dix fois plus homme qu'eux tous. A terre je vaudrais autant qu'eux dans la plupart des professions qu'ils exercent; à la mer je ne voudrais d'aucun d'eux, peut-être, pour mon mousse. J'ai rencontré jusqu'ici bien de ces hommes-femmes qui me regardaient avec une sorte d'effroi ou d'étonnement, mais je n'ai vu personne qui eût l'air de m'examiner avec mépris. Tu connais d'ailleurs assez mon caractère, pour penser que tes remontrances ne pourront ébranler une résolution prise depuis si long-temps, et à laquelle cinq voyages de traite ne m'ont pas fait renoncer. Tu m'offres la perspective d'une vie tranquille dont je ne veux pas, et pour laquelle je ne suis pas fait. Tu as rempli envers moi les devoirs de l'amitié, et tu as suivi les impulsions de ton coeur en cherchant à me ramener au sein de ma famille. Je te remercie de tous tes efforts, et si, comme il est probable, nous ne nous revoyons plus, crois bien que jusqu'à mon dernier jour je me rappellerai ta conduite, qui est celle d'un vieux camarade et d'un brave garçon. Adieu! embrasse ma pauvre mère pour moi, et dis-lui qu'elle est riche aujourd'hui, et qu'elle ne me pleure pas trop, si je meurs avant elle. Adieu!... Je n'aime pas à m'attendrir, parce que cela ne conduit à rien de fort....

Après cet entretien, le capitaine négrier quitta son ami, s'embarqua sur sa goëlette, et ne revint plus. Assassiné à la côte d'Afrique par ses nègres, qui se révoltèrent, dans la rivière des Bisagos, quelques jours avant son départ, son corps fut jeté à l'eau par les esclaves furieux, qui mirent, en s'échappant, le feu au navire qui devait les jeter sur les côtes de la Havane.


II.