Depuis que le besoin de manger est devenu un art, et que cet art a été réduit en préceptes sous la plume des Beauvilliers et des Carème, les moindres gargotiers, fiers de leur vocation, se sont donné une teinte de littérature de cuisine. On pense bien que ceux qui se sont vus au milieu de matelots ordinairement peu lettrés, se sont arrogé à bord la suprématie de l'esprit et l'exploitation des bons mots; mais la rudesse des antagonistes qu'ils s'attirent parmi l'équipage leur fait trop souvent expier la douceur des airs qu'ils se donnent. Quelques hommes sont-ils insuffisants pour serrer une voile que le vent va mettre en lambeaux, le maître d'équipage ordonne au cuisinier de monter sur la vergue, où il a presque toujours mauvaise grâce, et c'est alors que les matelots, forts de leur adresse, se vengent par des apostrophes du malheureux, qui se cramponne à chaque objet comme à une planche de salut.
Le maître-coq d'un vaisseau de guerre est chargé, avec l'assistance de trois ou quatre aides, de diriger l'ébullition d'une chaudière dans laquelle il entre à peu près deux barriques d'eau. Après que l'équipage a porté sa viande dans ce potage collectif, la chaudière est fermée au cadenas par la commission nommée chaque jour pour surveiller la coquerie. Avec un appareil, on hisse ce vase énorme sur les bancs d'un immense foyer, et à midi on sonne la cloche pour avertir que la soupe va être trempée. La chaudière est descendue, cent gamelles sont rangées autour d'elle, et le maître-coq, monté sur une estrade, plonge la vaste cuiller dont il s'arme, dans les flots du clair bouillon, qu'il distribue avec l'air d'impartialité d'un Minos ou d'un Rhadamante; mais si le bouillon n'est pas du goût de ceux qui le reçoivent, si le boeuf ou le lard n'est pas cuit, ou l'est trop, alors les injures et quelquefois les lambeaux de viande pleuvent sur le triste chef de cuisine, que les officiers ont de la peine à arracher à l'animosité des matelots. Voilà un des mille désagréments du métier: en voici un privilége. A la mer, la viande salée rend, dans l'eau où on la fait bouillir, beaucoup de graisse; toute celle qui surnage appartient de droit au maître-coq, qui la vend à la première relâche; ensuite il jouit de la faveur de manger à la table du cambusier, où le vin rogné aux rations de l'équipage, est rarement épargné.
Malgré la surveillance que l'on porte à la propreté douteuse du maître-coq, il s'introduit souvent dans la chaudière des corps assez étrangers à la confection des potages bourgeois. On a été jusqu'à y trouver des chapeaux, des souliers, des couteaux, des morceaux de tabac, des bouts de manoeuvre, etc. Une punition prompte suit toujours de près ces négligences: le maître et les aides-coqs reçoivent sur le dos vingt à trente coups de corde, et, cette justice une fois rendue, le bouillon réconfortant est bu comme s'il n'avait été question de rien.
IX.
Suprême félicité du Matelot.
Vous qui cherchez dans les voluptés d'un amour naïf, cette félicité d'un moment, la seule qui nous soit permise sur cette terre d'illusion; vous qui la placez dans les jouissances les plus positives que nous puissions procurer à nos sens trop imparfaits; ou vous, enfin, qui, plus sages que les amants et les épicuriens, ne demandez qu'à l'étude ces douceurs qui consolent des femmes, et quelquefois même de la vie; vous ne devinerez jamais dans quelle espèce d'enivrement le matelot place son suprême bonheur?—Dans le vin? direz-vous peut-être.—Non pas exclusivement.—Dans l'amour du sexe?—Non pas encore exclusivement.—Dans la bonne chère?—Est-ce qu'il la connaît, lui? est-ce qu'il la conçoit, cette bonne chère, qui exige presque de l'art et de l'étude; lui, à qui une ration de biscuit et un morceau de boeuf salé suffisent?—Où donc le matelot place-t-il sa félicité?—Vous allez le savoir; mais, avant tout, donnez-vous la peine de le suivre quand vous le voyez chausser son pantalon blanc, donner un coup de brosse à sa veste toute froissée dans son sac moisi. Il va demander à son officier la permission d'aller à terre. Cette permission, sollicitée le chapeau bas et l'oeil baissé, lui est accordée.
En mettant le pied sur le rivage, qu'il ne connaît pas encore, il s'informe d'abord à quel prix se boit la bouteille de vin dans le pays, et s'il y a beaucoup de gendarmes. Le vin et les gendarmes, c'est tout ce qui l'intéresse ou le préoccupe; car il sait qu'il aura affaire à tous deux.
Il boit d'abord; le reste viendra plus tard. Il chante après avoir bu, c'est la règle; puis il cherche l'occasion de se donner une peignée, et l'occasion ne tarde guère à lui sourire. Une ribotte à terre est, pour lui, le feu d'artifice d'une belle fête; les coups de poings en sont le bouquet.
Le matelot en belle humeur est assez taquin de son naturel, pour peu qu'il sente la terre vaciller sous ses pas et qu'il entrevoie un grand espace à parcourir. Gardez-vous bien de vous laisser coudoyer par lui; dès que vous le voyez faire des embardées et placer avec une bachique coquetterie son chapeau sur l'oreille gauche: c'est déjà un fort mauvais signe.