Après ce châtiment si bien mérité et si vigoureusement appliqué, le maître redescend, avec son stoïcisme accoutumé, sur le gaillard d'arrière, où l'aspirant est demeuré spectateur fort intrigué de cette scène, dont il ne s'explique pas bien encore la morale et le but.

Maître Lahoraine.—Quand je vous disais, monsieur, que j'avais affaire à un équipage de danseurs! Croyez-vous que, dans mon temps, des matelots ne m'auraient pas fait dix mille fois proprement la queue, et que je n'aurais pas trouvé le reste de mon compte dans cette chienne de grand'-hune, que le feu du ciel chamberde?

—Mais comment, dans votre temps, maître Lahoraine, auriez-vous pu raisonnablement trouver deux hommes où vous n'en auriez laissé qu'un?

—Comment?... Aussitôt que ces trois mateluches qui sont descendus auraient été en bas, un vrai matelot, dans mon temps, se serait pommoyé le long du grand étai dans la grand'-hune, pendant que j'étais à balander dans les grandes enfléchures; et une fois que j'aurais été là haut, j'aurais trouvé mon compte, l'impossible, quoi! comme je vous disais tout-à-l'heure.

—Mais vous n'auriez pas moins, en retrouvant votre compte, deviné le stratagème?

—Oui, sans doute, j'aurais deviné la farce à la figure. Mais j'aurais dit, pas moins, c'est de bons b..., et j'aurais été agréablement mis dedans, parce que c'est avec de la malice, monsieur, voyez-vous bien, qu'on fait de l'impossible en marine. Mais à présent, il n'y a plus moyen, depuis qu'on nous donne des matelas pour des matelots et qu'on force les anciens maîtres d'équipage comme moi à compter, non plus par livres, onces, pintes et chopines, mais par kakagramme et cocolitre; il n'y a plus moyen, il n'y a plus moyen, je vous dis! Pauvre marine française! où ce que tu es donc? ou ce que tu es, pauvre marine?


XI.

Le Chien de l'artillerie de marine.

Bien avant que la renommée ne publiât les prodiges d'intelligence de Munito, et que l'histoire ne burinât les hauts faits des quadrupèdes de son espèce, il existait à Brest un caniche, recueilli par les artilleurs de marine, nourri de la ration du soldat, et élevé dans les principes et les usages de la caserne. Il n'avait pas de propriétaire en titre, le chien la Bombarde; chaque canonnier était son maître, et le régiment était devenu son père collectif et adoptif. Que de taloches lui avait coûté son éducation! mais aussi, que de caresses et de soins lui valaient sa gentillesse et son utilité! car la Bombarde n'était pas un chien oisif, absorbant sans fruit les aliments qu'on lui offrait dans l'une et l'autre chambrée. Il payait au centuple, en bons offices militaires, les maîtres qui le nettoyaient, qui lui faisaient le poil et qui se chargeaient à l'envi des détails de sa toilette et de sa nourriture.