Les anciens, dès qu'un conscrit arrivait au régiment, ne manquaient jamais de dire au dernier venu: «Tu vois bien ce caniche-là, n'est-ce pas? eh bien, c'est le chien de l'artillerie! Cette nuit, il te réveillera, si tu dors; et ne t'avise pas de lui faire du mal, car tu aurais à faire à tout le régiment.»

Un jour, jour de malheur et de fatalité! un gros Lorrain tombe avec un groupe de beaux frais conscrits, à la caserne. Le tour de garde du nouvel agrégé arrive; on oublie de lui donner le mot d'ordre au sujet du chien de ronde; la nuit vient; le gros Lorrain se trouve placé auprès de la Tonnellerie. La Bombarde commence, comme d'habitude, son service à minuit. Le silence qui règne autour de la guérite de la Tonnellerie l'inquiète: il veut surprendre le factionnaire, pour avoir le droit de le réveiller en grognant. Le factionnaire, en effet, sommeille profondément, l'épaule appuyée sur le côté de sa guérite, et le fusil posé entre ses jambes affaissées. A cet aspect, la Bombarde recule; il revient bientôt à la charge, et de sa dent animée il tire avec humeur le bas de la guêtre du conscrit, qui, surpris désagréablement au milieu de son somme, commence à avoir peur d'abord, et finit, une fois rassuré, par donner un grand coup de pied au chien importun qui est venu le déranger si mal à propos. La Bombarde s'irrite; le conscrit se met en colère: l'un n'a que ses dents et son bon droit; l'autre, sa baïonnette et son fusil. La lutte s'engage, et le malheureux chien tombe, percé de coups, sous la main de celui qu'il a peut-être arraché à la mort.

Le caporal de la porte du Moulin-à-Poudre vient à une heure du matin relever gaîment la sentinelle. A quelques pas de la guérite, son pied rencontre quelque chose qui l'embarrasse: c'est le corps d'un chien mort! La lune commençait à éclairer cette partie du port. Un funeste pressentiment engage le caporal à porter attentivement les yeux sur l'animal qui gît là sans vie auprès de la sentinelle, qui voit avec délices le moment où elle va retourner à son corps-de-garde bien clos et bien chaud.... «C'est la Bombarde! s'écrie avec effroi et douleur le caporal.... On l'a tué!... Qui l'a tué?...—C'est moi, répond niaisement le conscrit.—Vous, gredin?—Ah! mais, caporal, c'est qu'il m'a mordu aussi!—Tu es de service, reprend le caporal, rends-en grâce au ciel! Mais demain il fera jour, et tu descendras la garde.—Sans doute que je la descendrai!—Oui, Jean-fesse, tu la descendras, mais pour que tout le régiment te passe sur le corps.»

Le poste, instruit du triste événement, accourt. Les restes de la Bombarde, enveloppés dans une capote, passent la nuit au corps-de-garde, et les plaintes et les malédictions du poste tombent sur l'infortuné meurtrier du caniche. Le conscrit ne dit mot; la garde, relevée à midi, regagne le quartier; le conscrit quitte sa giberne et son fusil; mais le caporal lui a dit à l'oreille de garder son sabre. Ce mot est significatif.... On se rend dans les douves de la ville, auprès de la porte de Landernau. Là, le vengeur de la Bombarde force son meurtrier à croiser le fer, et en moins d'une seconde l'âme du conscrit va rejoindre celle du chien de l'artillerie, si toutefois un chien qui eut plus d'intelligence que la plupart des humains, peut avoir une âme.

Tout un régiment, pendant une semaine, porta le deuil du caniche, sur sa figure. Le souvenir du chien de l'artillerie vit encore dans la caserne qui a vu, depuis le trépas de la Bombarde, la guerre et la mort renouveler cinq à six fois le régiment des canonniers, dont il surveilla le service pendant toute sa vie.


CINQUIÈME PARTIE.

Causeries, Contes, Aventures

Et Traditions de Bord.