Sortons de cet état, s'écria-t-il, en recevant le compliment de condoléance de son fils; si j'avais su les mathématiques, l'empereur m'aurait fait enseigne auxiliaire. Apprends-moi ce que je ne sais pas et ce qui me manque pour avancer; il m'en coûtera moins de recevoir des leçons de mon fils, que d'un professeur étranger.
Le père avait la tête dure: le fils était vif. Souvent il arriva au maître de dire à l'élève, celui qui l'avait mis au monde, qu'il ne savait ce qu'il disait, et celui-ci s'emporta contre le professeur, qui lui jeta l'éponge du tableau au visage. L'élève resta chef de timonnerie.
Les aspirants alors étaient en bon train pour avancer. Le fils Larigot devint enseigne de vaisseau à la barbe déjà grise du père Larigot. Dès lors il n'y eut plus entre eux de commun que le nom.
Lorsque l'enseigne entrevoyait dans les rues la face rubiconde du chef de timonnerie, il changeait de route, et le père Larigot poursuivait obstinément sa géniture dénaturée, en lui criant: Tu es un orgueilleux, un enfant sans entrailles, à qui j'ai eu la bêtise de mettre des épaulettes sur le dos! Comment ai-je pu faire tout seul avec ta défunte mère, que le ciel confonde! un garnement de cette espèce! Et le fils murmurait en enrageant: Comment se fait-il que je sois le fils d'un tel ivrogne!
Quelques années se passèrent sans que le père, envoyé à Brest, revît le fils, qui se trouva embarqué à bord d'un vaisseau de la division d'Anvers.
Un beau jour, des escouades de maîtres, de quartiers-maîtres et de matelots, arrivèrent dans ce dernier port pour être réparties entre les différents bâtiments qui composaient l'escadre.
Les commissaires de marine, qui dans ce temps-là du moins avaient la plume assez malencontreuse, désignèrent le chef de timonnerie Larigot pour être embarqué à bord du vaisseau même où le fils faisait, en sa qualité de plus ancien enseigne du bord, le service de lieutenant. Il était justement de garde quand le chef de timonnerie vint lui présenter son billet d'embarquement.
—Lieutenant, j'ai l'honneur.... Mais il me semble, si je ne me trompe, que....
—Comment vous nommez-vous?
—Vous le voyez... tu le vois bien, sur ce billet.