Les Brisants.
Les moments où l'on se sent le plus fier d'être marin sont ceux où le danger vient donner à l'aspect et à la discipline d'un bâtiment de guerre tout ce que l'appareil de la manoeuvre peut avoir d'imposant et tout ce que l'art nautique peut offrir de ressources. Une nuit, et cette nuit-là, je me la rappellerai toujours, un navire de guerre, sur lequel je faisais ma première campagne, se trouva engagé d'un temps fort mauvais entre des rochers que l'on rencontre dans les débouquements. La position était d'autant plus critique que le vent était assez fort pour nous empêcher de manoeuvrer avec facilité, et que l'obscurité nous permettait à peine de distinguer les récifs à vingt pieds du bâtiment. Le commandant, monté sur la dunette, donnait à l'officier de manoeuvre des ordres que celui-ci répétait dans un porte-voix dont le son mâle retentissait dans le silence de la scène la plus terrible qu'on puisse imaginer. Les lames, portées en mugissant sur les flancs du navire, allaient se rouler ensuite sur les brisants, dont la foudre nous laissait apercevoir par intervalles les bords blanchis par l'écume des flots. Tout l'équipage, rangé sur le pont, attendait avec calme et dans le plus grand silence le commandement de l'officier. Les sifflets des maîtres venaient seuls se joindre de temps en temps au murmure du vent, qui semblait nous menacer de la mort, en hurlant dans nos cordages et dans les ralingues de nos voiles. Aussitôt un coup de tonnerre, dont tout est ébranlé, couvre le navire de soufre et de bitume; le vent saute avec violence, masque et enlève les voiles du vaisseau, qu'il déchire violemment sur leurs vergues. Une grêle épouvantable aveugle les timonniers, et ne permet plus à personne de jeter les yeux au-delà du bord. C'est dans cette position qu'il fallut attendre que ce grain, qui pouvait briser le vaisseau sur les rochers qui l'environnaient, fût passé. Aussitôt qu'il fut éloigné, la voix de l'officier cria de hisser le petit foc, et de tenir la barre au vent. Le bâtiment arrive, il prend de l'aire; l'obscurité, que le nuage chargé de grêle et de foudre favorisait, diminue un peu. Une éclaircie laisse apercevoir à tout l'équipage les brisants que le vaisseau range à l'honneur avec une vitesse effroyable. L'écume de la lame qui déferle sur cet écueil tombe à bord: tout le monde en est couvert; mais personne ne jette un cri, ne profère un mot dans cet instant de mort. Le porte-voix seul du lieutenant de quart fait entendre: Attention à gouverner! et le vaisseau, passant avec la vitesse de la foudre dans les vagues furieuses qu'il divise, fuit avec la tempête qui menaçait de l'engloutir.
VII.
Incendie en Mer.
Comme il cingle avec grâce et avec vitesse, ce navire si bien espalmé qui vient de quitter le port et qui déjà sillonne la haute mer, cette mer sans fond et sans rivage! Quel calme règne à bord et quelle confiance se peint sur les figures de ces marins et de ces passagers! Sous les larges tentes qui couvrent si élégamment ces gaillards si propres que brûlerait un soleil ardent, voyez la nonchalance des hôtes du bâtiment dont la proue avide est tournée vers l'Europe. Quelques matelots, perchés dans les haubans, fredonnent un chant monotone en réparant les enfléchures. Auprès des jeunes passagères assises sur des nattes africaines languissent leurs élégants compagnons de voyage, qui causent avec mystère, comme s'ils parlaient d'amour. De riches marchands, qui vingt fois ont parcouru ces mers, que les marins ont vues peut-être moins souvent qu'eux, s'entretiennent de leurs projets de fortune, de leurs rêves d'or. Près d'eux le capitaine, chef temporaire de cette famille nomade, se promène grave et fier, jetant à chaque tournée, sur le compas, des yeux vifs et pénétrants, qu'il reporte sur le penneau[1] que raidit le vent ou sur la voilure qu'enfle la brise frémissante.
Comment concevoir, quand le temps est si beau, que le navire est si bon, qu'un événement inattendu puisse venir troubler, d'une manière terrible, cette scène paisible, cette sécurité parfaite, cette harmonie délicieuse! Quand le ciel semble sourire aux flots, et que les flots caressent le bâtiment qui porte les rois de la mer, devrait-il y avoir dans la nature quelque chose de plus redoutable que les éléments dont le génie de l'homme a su triompher avec tant d'habileté!
Tout-à-coup cependant le calme qui règne à bord vient d'être troublé. L'effroi a succédé à la confiance, la terreur à l'espérance. Le second est venu dire un mot, un seul mot à l'oreille du capitaine, qui de suite, sans laisser remarquer aucune émotion, est descendu dans la chambre; et ce seul mot a suffi pour répandre la consternation sur toutes les physionomies, auparavant si gaies, si satisfaites. Le capitaine est remonté sur le pont. Il paraît tranquille, mais il commande avec plus de vivacité; mais chacun sait avec quel art les marins se composent le visage à force de courage. Personne n'ose l'interroger, mais on devine déjà la circonstance qui l'a engagé à faire changer la route du navire. On a vu de la fumée sortir par les panneaux de l'avant; une odeur de feu s'est fait sentir. L'ordre de boucher les écoutilles et toutes les issues de la cale a été donné, pour étouffer l'incendie, qui dévore peut-être déjà les ponts qui s'échauffent sous les pieds impatients de l'équipage, plus alerte qu'on ne l'a jamais vu. Plus de doute, le feu est à bord!
Personne désormais ne descendra dans la chambre; c'est sur le pont qu'il faudra bivouaquer. On cherche à tout inonder sous la masse d'eau de ces seaux que l'on remplit sans cesse, et la fumée sort plus épaisse par les fentes où elle pénètre. On dispose les embarcations pour recevoir au besoin les hommes que le feu pourra chasser du bord. Un canot mis à la mer fait le tour du navire, et sous les mains des matelots qui s'attachent aux bordages qu'on inonde à coups d'écope, le brai des coutures se fond, le fer des chevilles semble rougir. Un bruit sourd, comme celui du feu souterrain qui bout dans les veines d'un volcan, se fait entendre dans la cale, devenue un cratère au milieu des flots. Sur ces gaillards où, quelques heures auparavant, il n'y avait que joie et bonheur, s'étendent à demi morts des passagers qui ne veulent plus prendre de nourriture, et qui à peine songent à se couvrir; eux qu'on vit le matin si soigneux de leur toilette, si coquets dans leur élégant négligé. Les marins seuls agissent, mais en silence; les commandements du capitaine sont devenus plus brefs, ses ordres sont exécutés avec plus de promptitude. Il fait naître encore l'espérance dans des coeurs qui sans lui n'auraient plus rien à espérer: «Demain, répète-t-il en regardant sa montre, nous serons à terre à cette heure-ci.» On ose à peine croire à cette prophétie, et pourtant tous les yeux ne se raniment que lorsque la voix du chef, que le péril grandit, a redit cent fois la promesse qui console et qui fait espérer encore.
Oh! que la nuit va être cruelle, et qu'elle semblera longue! Chaque minute semble rapprocher d'une lieue le navire du port, et chaque minute aussi peut faire éclater l'incendie qui couve, qui craque, qui va peut-être s'élancer sur sa proie. Que le jour sera long à venir! et que la brise est faible pour pousser ce bâtiment, qui paraît se traîner et ne plus marcher! Il viendra cependant ce jour si désiré! si désiré surtout des matelots placés sur les barres pour découvrir la terre ou un navire.... Le soleil s'élève enfin sur cet horizon, qui jamais n'a paru si vaste.... Des nuages, fantômes trompeurs, présentent la forme décevante de la côte que l'on cherche.... On a crié terre! le bâtiment approche avec le fléau qu'il recèle dans ses flancs à moitié consumés; mais cette côte fantastique, sur laquelle tous les yeux se fixent comme pour la dévorer, a disparu avec le vent, qui se joue si cruellement dans le ciel et sur les flots....