Une gouttière en plomb se trouvait placée tout près de cette bienheureuse fenêtre, et il fallait, pour s'introduire dans la chambre, mettre les pieds et les mains dans la gouttière et se blottir comme un chat.... Mais le capitaine de frégate avait les articulations très-souples. Les aspirants l'avaient remarqué plus d'une fois, lorsqu'ils l'avaient vu faire le matin ses trois ou quatre flexibles saluts au commandant, en lui demandant comment il avait passé la nuit.
La gouttière et la fenêtre de la chambre de l'intendante fixèrent donc particulièrement l'impartiale et grave attention des commissaires de l'enquête. Ils arrêtèrent leur plan, et ils songèrent, sans en révéler tout-à-fait le but, à s'assurer les moyens de l'exécuter.
On mit à contribution, parmi les aspirants seulement, toutes les bouteilles d'encre dont on pouvait disposer pour le bien et le succès de la chose.
A neuf heures du soir, les deux exécuteurs de la vengeance des jeunes espiègles, se transportent sur la dunette, munis de cinq à six topettes d'encre de la petite-vertu. Ils bouchent la gouttière et répandent à flots le noir liquide dont ils se sont pourvus.
Cette fois-là le capitaine de frégate, en se promenant à l'heure accoutumée sur la dunette, n'eut pas besoin d'employer son autorité pour forcer les aspirants à le laisser seul; il put, avant dix heures du soir, jouir exclusivement et tout à son aise du domaine sur lequel il se livrait à ses promenades méditatives.
Mais pour être resté seul sur sa dunette chérie, tous ses pas n'en furent pas moins surveillés avec la plus scrupuleuse exactitude. Nichés dès neuf heures du soir dans les grands porte-haubans, une demi-douzaine d'aspirants guettaient, en retenant leur haleine, les moindres mouvements de leur capitaine de frégate. Il tombait ce jour-là une petite pluie fine qui traversait tous les vêtements de gens de quart; mais malgré l'incommodité de leur position et le désagrément de se sentir mouillés jusqu'aux os, nos guetteurs nichés dans leurs porte-haubans ne perdirent pas un seul des pas de leur capitaine.
Enfin, vers onze heures du soir, on n'entend plus rien, et l'on voit l'amoureux capitaine, se croyant favorisé par l'ombre de cette nuit qu'il appelait sans doute de tous ses voeux, enjamber le bastingage, se coucher, barbotter un peu dans la gouttière et disparaître aux yeux fixes et perçants de nos aspirants de marine.
—La farce est jouée, s'écria l'un d'eux, le renard est pris au piége; nous pouvons aller nous coucher. Cette nuit produira son fruit.
Allons nous coucher en attendant le joyeux dénouement de notre petite comédie, répétèrent tous les joyeux jeunes gens, et ils regagnèrent leurs cadres en cachant une partie de leur joie et en comptant beaucoup sur le lendemain.
Le lendemain, comme ils l'avaient prévu, leur apporta la vengeance qu'ils s'étaient promise. A cinq heures du matin, on fit laver le pont, et les timonniers en jetant de l'eau sur la dunette firent remarquer au lieutenant de quart, qui n'y fit aucune attention, les traces d'encre dont la gouttière en plomb portait encore les traces accusatrices.