On continua d'appeler le pauvre mousse Cheveux-d'Etoupes, et l'aide-de-camp des chirurgiens, ne pouvant supporter, malgré sa résignation philosophique, le sobriquet dont on le poursuivait, débarqua clandestinement à la Rochelle; et un mois se passa sans qu'on entendît parler du déserteur. Son signalement bien distinct avait été donné à la gendarmerie, qui n'avait pu mettre la main sur le délinquant. Sa famille ne l'avait pas recélé, et enfin Cheveux-d'Etoupes paraissait être devenu insaisissable. Les chirurgiens, ses anciens maîtres, l'avaient déjà remplacé à bord, après avoir fait le deuil de leur domestique qui, malgré son tempérament lymphatique, ne laissait pas que d'être ce qu'on appelle un bon petit mousse.
Un jour, l'un de ces chirurgiens se promenait à la Rochelle avec un aspirant de la gabare. Ils avaient dîné à l'hôtel des Ambassadeurs, où alors on écorchait passablement les convives de passage. Ils avaient même pris leur demi-tasse de Martinique au joli café Belle-Vue, sur le port, et, ne sachant comment passer le reste de la soirée, ils se laissaient aller nonchalamment dans les rues de la Patrie, du Maire, Guiton et de la Rive.
Une voix haute et volubile les frappe; c'est celle d'un charlatan qui, monté sur les quatre planches qui formaient son théâtre, s'écriait, après avoir fait la parade de rigueur:
«Entrez, entrez, messieurs! prenez vos places: on va commencer l'explication du fameux albinos vivant!
«Ce phénomène extraordinaire, arrivant de l'intérieur de l'Afrique, est âgé de douze ans; il a les cheveux blancs, les yeux ronds et bordés de rouge. Il ne parle que la langue de son pays; son caractère est très-doux, sa peau est lisse et fine. Il ne faudrait pas avoir cinq sous dans sa poche, ni dans celle de son voisin, pour se refuser un phénomène semblable. Entrez, entrez, messieurs, prenez vos places! ce superbe spectacle va commencer.»
Le chirurgien, grand amateur par état de toutes les curiosités naturelles, propose à l'aspirant, son camarade, d'entrer dans le magasin où se montrait le phénomène vivant. Les deux compagnons prennent place avec les autres amateurs.
Au bout de quelques minutes d'attente, dans un local étroit, qu'éclairait faiblement une mauvaise lampe, décorée du nom de lustre, une toile d'emballage se lève par un coin, et sous la frange de la guenille, s'avance gravement un enfant aux cheveux de lin, aux yeux tendres et paresseux. La lueur fort peu brillante du quinquet semble blesser sa vue oblique et timide. Il ose à peine effleurer de son regard indécis le petit nombre de spectateurs qui le contemplent avec une certaine curiosité; mais ses yeux, toutefois, en rencontrant ceux du chirurgien et de l'aspirant, paraissent chercher à se reposer du côté opposé à celui où se trouvent placés les deux observateurs.
«Vous le voyez, messieurs, continue le cornac de l'albinos, cet intéressant Africain jouit d'une vue si faible, que l'éclat de l'uniforme de ces deux officiers lui fait mal aux yeux. Il a été trouvé dans une peuplade d'albinos dont son père était le chef. Il n'y voit bien que la nuit, tout comme les chats sans comparaison; il mange peu, il dort beaucoup, mais le jour seulement. Ses cheveux sont doux comme de la soie: ils ont, ainsi que peut s'en assurer l'aimable compagnie, la couleur de l'étoupe (à ce mot, l'albinos fait un mouvement très-prononcé); ce phénomène vivant parle la langue de son pays, et il peut à peine articuler les mots dont nous nous servons en France....
«Approchez, monsieur le docteur; vous pouvez toucher sa peau...»
—Bolo! bolo! s'écrie l'albinos en s'éloignant du docteur, qui déjà a appliqué sur la joue du phénomène, un doigt qu'il en a retiré tout couvert d'une substance blanche.