Je voulus voir ce que c'était que le Bamboula.
Sous le feuillage d'immenses sabliers et de larges manguiers, j'aperçus, en m'approchant d'une vaste cour, une foule de nègres, s'agitant à la lueur des flambeaux fumeux d'où s'exhalait une odeur étouffante d'huile de palma-christi. Le reflet des torches, projeté sur la figure suante de tous ces noirs, la mobilité de tous ces visages sinistres, leurs yeux brillants comme des lucioles, leurs contorsions en gambadant, leurs chants, tantôt bruyants, tantôt étouffés, mais que je me rappelle encore comme si c'était hier, donnaient à cette scène un aspect que je ne pourrais pas trop décrire. Tout ce monde-là dansait avec délire, avec fureur. Je crus que c'était un festin de Cannibales.
De grands noirs, presque nus, placés à l'un des angles de la cour, étaient assis sur de gros tambours en cuivre qu'ils battaient du bout des doigts avec une force convulsive. C'était l'orchestre de ce bal diabolique. J'examinai, en frissonnant, les traits de ces hideux exécutants. La peau de leur figure, ruisselante de sueur, se contractait si horriblement qu'il aurait été difficile de trouver encore quelque chose d'humain dans leur physionomie bouleversée. A chaque temps de la mesure infernale qu'ils battaient sur la peau de leurs caisses d'airain, leur visage changeait d'expression, leur bouche se tordait, leurs yeux s'enflammaient, et puis ensuite, succombant sous l'effort, ces épouvantables instrumentistes s'abandonnaient à des spasmes horribles que la foule paraissait admirer comme des mouvements de divine extase. C'était apparemment le moment d'une céleste vision. On ne les retirait de ce long évanouissement, qu'en leur donnant à avaler des verres à bière, remplis d'un limpide tafia qu'ils buvaient comme de l'eau; de belles négresses chantaient des strophes improvisées que les danseuses répétaient en choeur. Chacune des coryphées agitait dans sa main une espèce de hochet avec lequel elle suivait la mesure marquée par les cymbales. D'un côté, sautaient les nègres Ibo, dont la danse était nonchalante comme la physionomie des noirs de cette caste. Plus loin, les Cap-Laost s'avançaient en cadence avec une attitude vive et fière, comme pour soutenir le choc de l'ennemi; près d'eux, les Loango multipliaient leurs postures lascives et molles, et au bruit des mêmes instruments chaque caste d'esclaves reproduisait la danse de son pays. Le Bamboula réunissait enfin tous les divers caractères de danse des peuplades de l'Afrique. C'était presque un cours d'histoire de la côte de Guinée que je faisais en examinant cette réunion si diverse de naturels rassemblés par le plaisir que les nègres aiment le plus passionnément.
Un créole que je rencontrai, me disait flegmatiquement en faisant le tour du Bamboula: «Ici, ce sont les nègres empoisonneurs; là, vous voyez les noirs les plus voleurs et les plus paresseux de la côte. Dans ce coin-là, dansent les nègres créoles.» Aucun de ces derniers n'était tatoué.
—Mais, demandai-je à mon compagnon, quels sont ces grands noirs qui battent si passionnément ces cymbales?
—Des princes africains, pour la plupart. Ces hommes-là sont presque tous d'une force prodigieuse. Tout haletants, comme ils sont, ils ne quittent peut-être le Bamboula que pour aller empoisonner leurs camarades, leurs parents, leurs maîtres, qui sait! Vous ne sauriez croire combien cet exercice excitant de la danse prédispose nos nègres à accomplir les desseins les plus pervers. Les convulsions qu'ils éprouvent ici, et l'irritation de leurs organes si puissamment agités par ces chants et ce mouvement, ne sont trop souvent que les avant-coureurs des accidents que nous n'avons que trop d'occasions de déplorer dans l'île.
Cette explication suffit pour me faire trouver le Bamboula encore plus infernal que je ne l'avais vu.
Mais neuf heures sonnèrent à la paroisse du mouillage; les sons lamentables de la cloche se répandirent dans l'air, qui, dans ce pays, semble retentir d'une manière plus lugubre encore qu'en Europe, des percussions qui l'ébranlent. Une grosse pluie tiède et sulfureuse commençait à tomber à la lueur pâlissante des éclairs. Le Bamboula allait finir: c'était dommage, car il était dans toute sa fleur et son éclat sauvage. Les danseurs semblaient redoubler de rage, comme pour mettre les derniers instants à profit. Les cymbaliers se pâmaient en rugissant sur leurs tambours, qu'ils ne frappaient plus que par intervalles, et lorsqu'ils paraissaient sortir de leurs névralgiques accès de léthargie. Comment finira tout cela? pensais-je: qui viendra mettre un terme à cette scène d'exaltation et de sinistres jouissances? Des archers de ville, que je n'avais pas encore aperçus, s'élançent, un nerf de boeuf à la main; ils se précipitent sur tous les noirs qu'ils rencontrent. Les nègres qui échappent à leurs coups redoublés, se jettent dans un coin pour danser encore aux sons des cymbales, que les sergents de la police arrachent aux cymbaliers frémissants de rage. Les torches s'éteignent ou disparaissent dans les mains qui les agitent ou les saisissent. On crie, on frappe, on fuit, on poursuit partout, et bientôt la foule, pourchassée dans tous les recoins, s'écoule mugissante sous le fouet, partout où elle trouve une issue.
A neuf heures et quart, la cour était vide, l'obscurité la plus complète avait succédé au tumulte le plus grand que j'eusse encore vu. Un lugubre silence régnait seul sous ces grands arbres que de larges gouttes de pluie venaient mouiller et laver de la poussière dont leurs feuilles avaient été couvertes pendant la fête. De temps à autre seulement, la foudre, qui grondait sur Saint-Pierre, venait encore éclairer le lieu où quelques minutes auparavant j'avais vu cette pompe diabolique, entendu ce tintamare infernal!...
Le lendemain, en me rappelant cette scène effrayante du soir, il me sembla avoir eu le cauchemar dans la nuit, et un poids énorme me paraissait encore comprimer ma poitrine.