Le soir, un soir d'hiver, se faisait avec ce calme houleux qui a presque l'air d'une tempête. Nous avions rallié, avant la nuit, tout notre petit convoi, pour l'envoyer mouiller ou plutôt coucher au Conquet, sous les batteries de la côte. On aurait dit, en voyant notre côtre le Printemps rassembler les navires confiés à sa garde, d'une poule qui cherche à réunir sous son aile maternelle tous ses poussins épars.
A six heures du soir notre convoi était ancré paisiblement à terre de nous, les deux canonnières embossées entre le côtre et nos caboteurs. Comme chef de ce troupeau de navires, nous avions pris la tête de la ligne: le commandant des convoyeurs du Nord avait placé son pavillon à notre bord.
Après le souper de l'équipage, le maître descendit dans la chambre, le chapeau bas et le sifflet au côté:
—Capitaine, dit-il, fera-t-on les filets d'abordage, ce soir?
—Oui, répond le capitaine. Quoique la division anglaise soit loin, il est bon de prendre nos précautions....
—Pourquoi faire vos filets, capitaine? ajoute le commandant du convoi. Cette nuit, nous appareillerons à la marée, et ce serait donner à l'équipage la peine de les amener.
—Cela ne fait rien, commandant; ce sera un petit travail de plus, mais nous dormirons plus tranquilles.... Oui, maître, faites faire les filets.
Cet ordre prudent nous sauva.
Une fois les filets d'abordage dressés au-dessus des bastingages, la bordée de quart se mit à se promener sur le pont du côtre, comme des oiseaux dans une volière; car c'était bien une véritable volière que ce petit bâtiment entouré de ces hauts filets, qui ne ressemblaient pas mal à un grillage de fil de laiton. Il faisait froid, nous étions au mois de décembre, et les pieds des gens de quart frappaient régulièrement de leurs pas sonores le pont qui recouvrait les hamacs des hommes endormis jusqu'à minuit. La mer était calme et l'air si tranquille, qu'on entendait du bord la voix solitaire des factionnaires de la batterie du Conquet, crier à chaque heure: Sentinelles, prenez garde à vous! Mais l'obscurité était telle, que nos hommes avaient peine à se reconnaître à la figure, à deux pas de distance les uns des autres.
Minuit approchait: minuit! heure si désirée par ceux qui doivent réveiller la bordée de quart!... C'est, dit-on, à terre, l'heure des amants: à bord, c'est aussi celle du bonheur pour ceux qui ont pris le quart avec une nuit qui semble ne vouloir jamais finir.