Une fois ce petit examen biographique et critique achevé, nous parlâmes de mon passage à bord du Toujours-le-même. Avec des hommes comme le capitaine Lanclume, les choses s'arrangent vite ou ne s'arrangent pas du tout. Il fut convenu en quelques paroles, que, moyennant quatre cents francs pour ma personne et quarante francs par tonneau pour ma pacotille, je m'embarquerais avec la comtesse, le jeune créole, le gros italien et le grand ordonnateur, pour aller à la Martinique au premier vent favorable qu'il plairait à Dieu de nous envoyer, style de connaissement.

Par l'effet de l'opinion avantageuse qu'à la première vue le capitaine avait conçue de moi, il eut la bienveillance de me donner la chambre qui touchait à la sienne, et dont il s'était réservé le privilége de disposer en faveur de qui bon lui semblerait.

Le lendemain de notre première entrevue et de notre arrangement, je me rendis à bord dès le matin, pour informer mon capitaine de l'arrivée de mes marchandises, que le roulage accéléré venait de m'apporter de Paris au Hâvre, en vingt jours.

Je trouvai mon homme tout préoccupé, lui que j'avais quitté la veille si gai et si insouciant.

—Vous ne devineriez jamais, me dit-il, en remarquant l'impression que son air méditatif venait de produire sur moi, vous ne devineriez jamais ce qui me barbouille les idées depuis ce matin?…

—Quelqu'une sans doute de ces contrariétés si fréquentes au milieu des tracasseries d'un armement et d'un départ prochain?

—Vous n'y êtes pas et vous n'y seriez même jamais si je ne vous l'expliquais pas… La gastronomie a fait depuis quelques années des progrès si rapides et si effrayans sur toute la surface du globe, qu'aujourd'hui quand un passager se dispose à traverser les mers, il ne s'informe plus si le navire est solide et bon voilier, si le capitaine est expérimenté et bien élevé. La première chose et la seule qu'il demande est celle-ci: le navire a-t-il un bon cuisinier? Tous les bâtimens sont toujours assez solides, tous les capitaines assez habiles, pour qu'il semble que ce ne soit plus un mérite que de bien conduire une bonne barque à sa destination; mais un bon cuisinier, c'est là l'heureux phénix à trouver; et la chose paraît si rare à messieurs les passagers, que ce n'est que sur les attestations et les informations les plus sûres, qu'ils se hasardent à mettre le pied à bord d'un bâtiment dont le chef n'a pas été éprouvé par une suite de trois cents omelettes, quatre cents capilotades de volaille et autant de ragoûts de mouton, exécutés dans trois ou quatre voyages bien constatés. Voilà le degré d'abaissement auquel notre profession de marin est arrivée, mon cher monsieur. Le meilleur capitaine aujourd'hui est celui qui réussit à mettre la main sur le meilleur gâte-sauce qui daigne naviguer à cent francs par mois. Depuis l'invention des bateaux à vapeur, c'est le mécanicien qui est devenu la première personne à bord de ces sortes de bâtimens; et à bord de nos navires à voiles, c'est le chef de cuisine, qui, la cuiller à pot à la main, nous a ravi en quelque sorte le sceptre de la considération. Telle est, de nos jours, la décadence des choses, et c'est cette décadence-là qui me fiche un peu malheur.

—Et c'est là la seule idée pénible qui vous chagrinait lorsque je vous ai abordé?

—Eh non, ce n'est pas l'idée, mais c'est le fait en lui-même qui me taquine! Sept à huit marmitons, plus sales les uns que les autres, se sont déjà offerts à moi pour remplacer le chef que j'ai été obligé d'assommer dans la dernière traversée. Je les ai tous remerciés, comme vous le pensez, sans prendre sur leur compte d'autres informations que celles qu'ils portaient sur leur figure. Hier au soir, au moment où vous veniez de me quitter, un jeune homme, très gentil ma foi, d'une physionomie ouverte et intelligente, d'une mise simple, mais très propre, se présente à moi. Il se propose pour remplir les fonctions de cuisinier à mon bord. Je lui demande ses certificats, et il me montre deux attestations de capitaines qui prouvent qu'il a fait deux voyages, l'un à Buenos-Ayres et l'autre à la Guadeloupe, en qualité de chef, et qu'il a toujours rempli ses devoirs avec zèle et capacité.

»Il est bon que vous sachiez que rarement mon premier coup-d'œil m'a trompé sur le compte des individus, et que la finesse de tact que j'ai acquise en fait de physiognomonie, m'a inspiré une telle confiance dans l'infaillibilité de mes appréciations d'hommes, qu'hier, tout en vous voyant pour la première fois, sans aller plus loin, j'aurais répondu sur ma tête que vous êtes un brave et digne garçon. Aussi vous avez vu comme je vous ai de suite débité ma marchandise et confié un tas de petites choses, comme on le fait à une personne dont on est sûr.