—Capitaine, vous êtes vraiment trop bon et vous me flattez…
—Non, ce n'est pas vous que je flatte, c'est plutôt moi, ou, pour mieux dire, le tact que je possède… Eh bien donc, pour finir mon histoire, je vous avouerai que ce jeune homme m'a plu: ce doit être quelque chose de bon, de distingué même dans le genre gargotier, j'en suis d'avance convaincu. Mais, pour mieux m'assurer du fait, j'ai pris un moyen certain de mettre sa science à une rude épreuve, et savez-vous comment je m'y suis pris pour cela?
—Vous lui avez fait mettre la main à la pâte en présence d'un cuisinier émérite, d'un Véry assermenté par-devant les hôtels et gargotes du lieu?
—Pas du tout; je vous ai invité à dîner, ainsi que tous mes autres passagers et quelques amis qui savent manger. C'est le jeune chef qui, pour sa première nuit des armes, fera la tambouille avant d'être reçu chevalier de l'écumoire. Si le dîner est bon, je prends l'homme; s'il n'est que passable, je lui paie seulement le prix de la course et je le laisse là; s'il est mauvais, je l'expulse en lui faisant grâce de ce qu'il m'aura gâté, et peut-être bien en le gratifiant de quelque distraction de pied, ailleurs qu'à la tête… La comtesse de l'Annonciade, notre aimable passagère, comme bien vous pouvez le penser, m'a fait répondre qu'elle était fâchée de ne pouvoir se rendre à mon invitation. C'est par forme que je l'avais invitée: c'est par convenance qu'elle refuse. Tout cela est dans l'ordre.
»A ce soir donc, à six heures précises, au Grand-Hôtel, salle no 3, c'est là que je traite, et qu'assis tous à table, le moins gravement que nous pourrons, nous procéderons à l'examen du candidat au poste de cuisinier, à bord du navire le Grand-Napoléon. Ah! pardon! non, je me trompe: à bord du navire le Toujours-le-même. Vive lui! morbleu!» me dit ensuite à l'oreille le brave capitaine en me serrant fortement la main. Il me quitta une minute après, bien plus content que lorsqu'une heure auparavant je l'avais trouvé rêvant à la prééminence du cuisinier sur le capitaine.
III
C'est presque toujours dans la spontanéité de nos fonctions physiques les plus impérieuses, que nos penchans moraux se trahissent ou se révèlent à l'œil de l'observateur. On ne prend jamais autant de calcul dans un coup de fourchette ou un coup de dent, que dans la manière de donner une poignée de main ou de rendre un salut.
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Le cuisinier à l'essai;—dîner d'épreuve;—un compagnon de voyage à table;—l'air de la Molinara interrompu;—élection et couronnement du cuisinier du trois-mâts le Toujours-le-même.
Jamais je n'ai pu voir une réunion d'hommes s'apprêter à bien dîner, sans m'être senti frappé agréablement de tout ce qu'il y a de purement animal dans les plaisirs même les plus raffinés de notre civilisation. Dix à douze personnes bien toilettées, bien épinglées, attendant avec appétit, dans un beau salon, l'instant de dévorer le copieux repas qu'un cuisinier tout suant va jeter à leur voracité, m'ont toujours rappelé, malgré toute la délicatesse de leurs formes et de leurs manières, ces festins de la côte d'Afrique, pour lesquels les sauvages convives s'aiguisent les dents un jour d'avance. Aussi la répugnance irrésistible que m'ont constamment inspiré nos usages gastronomiques, a-t-elle été quelquefois poussée si loin chez moi, que j'aurais voulu exister dans une société où, au lieu de se rassembler, comme on le fait partout chez nous, pour absorber le plus d'alimens que l'on peut, on eût cherché, au contraire, à se cacher et à s'isoler pour satisfaire un des appétits à coup sûr les moins nobles de notre nature, celui de se remplir l'estomac à des heures déterminées par le besoin, qui fait sortir la brute de sa tanière et l'oiseau de proie de son aire ensanglantée.
On a beau dire, pour tempérer ce que l'acte de se réunir pour manger a de trop positivement matériel aux yeux de notre orgueilleuse espèce, que l'on se rassemble autour d'une table bien servie, beaucoup moins pour engloutir des alimens, que pour jouir, pendant quelques heures, de l'agrément d'une société choisie; que le dîner d'apparat n'est que le prétexte, et que le plaisir de se trouver ensemble est le but… Oui, mais pour vous convaincre du contraire, observez le silence qui accompagne le début d'un grand repas, remarquez l'avidité avec laquelle ces convives, qui ne se sont réunis chez vous que pour savourer les délices de la bonne compagnie, vous font disparaître les mets offerts à leur faim et vous vident les bouteilles sacrifiées à leur soif; dites alors, dites-moi si le plaisir de manger n'est pas le but caché, et l'attrait d'une société choisie le prétexte apparent… Voyez, pour peu qu'un de vos invités manque d'appétit ou soit soumis à des précautions hygiéniques, la figure qu'il fait au milieu de ces faces que rubéfie la jouissance d'un besoin physique qui se satisfait… Oh! sans doute qu'après s'être bien repus et s'être plus que suffisamment gorgés de viandes succulentes et de vins excitans, vos convives causeront, babilleront même et que la conversation s'enflammera au feu des bons mots électriques qui jailliront de leurs cerveaux échauffés… Mais avisez-vous, s'il est possible, de donner un grand repas sans vin à tout ce monde si pétillant d'esprit, et vous verrez ce que deviendront les vives saillies, la joie et la pétulance si folle et si ingénieuse de vos sobres convives! Ce sont des gens qu'il faut faire manger à l'auge côte à côte, pour en tirer quelque chose de sociable et d'aimable après boire. Et l'on voudrait faire d'un grand dîner un acte purement intellectuel! Allons donc, c'est le prix matériel dont on paie le plaisir d'avoir chez soi des gens qui ressemblent à des êtres civilisés une fois qu'ils n'ont plus ni faim ni soif.