En arrivant à l'heure indiquée, dans le salon no 3 du Grand-Hôtel du Hâvre, je trouvai neuf à dix des convives du capitaine, cherchant à cacher du mieux possible l'appétit impatient, inquiet, qu'on pouvait lire sur leurs physionomies tiraillées. Il ne me fut pas difficile de deviner, sans le secours de notre amphitryon, les passagers avec lesquels je devais d'abord dîner ce jour-là et faire ensuite route pour la Martinique. Le chanteur italien, vêtu de noir de la tête aux pieds, était ce gros homme qui, les mains derrière le dos, promenait dans l'appartement son faux toupet frisé de frais. M. Desgros-Ruisseaux était ce jeune homme pâle qui parlait à un étranger de la supériorité des figurantes de l'Opéra sur les plus belles filles de couleur même. Pour l'ordonnateur en chef, ce ne pouvait être à coup sûr que ce grand sec, grisonnant, assis dans le coin d'une ottomane, et faisant flageoler ses longues jambes croisées, bâillant somptueusement pour conserver un air de dignité administrative, au milieu de tout ce monde qu'il ne connaissait pas.

Le capitaine, me prenant par le bras, me présenta affectueusement à ses amis et à ses passagers. L'Italien accueillit mon salut, en baissant la tête sans déranger les poignets qu'il s'était croisés sous les basques de son habit. Le jeune créole me tendit cordialement la main, et M. l'ordonnateur ne daigna pas se lever de dessus son divan, pour répondre à ma courbette d'introduction. En une minute enfin je sus toutes ces individualités-là par cœur.

Il fallut attendre une grande heure encore le dîner que les invités grillaient de se mettre sous la dent; et c'est pendant ce temps que je remarquai surtout l'influence que les perplexités de l'estomac peuvent exercer sur des gens de bonne compagnie qui se sont donné le mot pour assouvir ensemble leur faim excitée par la perspective d'un grand repas. La conversation, d'abord assez vive, était peu à peu tombée en langueur; le sentiment d'espoir que j'avais lu en entrant, sur les physionomies épanouies des convives, s'était effacé par degrés, pour faire place à une impression trop visible d'inquiétude et de mauvaise humeur. Il fallait enfin une pâture prompte, la pâture promise, à ces gens-là. Le capitaine, qui sentait la responsabilité que l'exigence gastrique de ses invités faisait peser sur lui, allait sans cesse du salon à la cuisine et de la cuisine à la salle à manger; il suait comme dans un jour de combat quand la victoire est encore indécise ou quand la défaite commence à paraître possible…

On annonça enfin le succès de la journée, les garçons de l'hôtel vinrent crier le bulletin de la bataille, en informant officiellement le capitaine que ces messieurs étaient servis!

Le potage fut d'abord anéanti: trois ou quatre grosses pièces de viande le suivirent; les vins de Bordeaux et de Bourgogne ruisselèrent sur tout cela, au milieu du silence qui n'était interrompu que par le choc des assiettes et le cliquetis des fourchettes et des couteaux. Le premier service y passa tout entier, et ce ne fut qu'après avoir pris possession de la meilleure partie du dîner, que l'on commença à le goûter. A table on ne songe à faire de la science qu'après avoir fait de la brutalité gastronomique; cet aphorisme rentre encore dans les premières observations que j'ai déjà faites à la tête de ce chapitre.

Intéressé comme je l'étais à étudier les nouveaux compagnons de voyage que le sort allait me donner, j'observai particulièrement l'attitude et les manières de mes trois collègues passagers. C'est toujours dans la spontanéité de nos fonctions physiques les plus impérieuses, que nos penchans moraux se trahissent ou se révèlent à l'œil de l'observateur. Il ne peut jamais entrer autant de calcul dans un coup de fourchette ou un coup de dent, que dans la manière de donner une poignée de main ou de rendre un salut.

M. Larynchini mangea beaucoup, mangea même, si on peut le dire, avec volubilité; mais il parla peu.

M. Desgros-Ruisseaux officia, comme disent quelques gastronomes, avec distraction, sans ordre, et ne parla à son voisin que de bals, de spectacles, de femmes et de cannes à sucre, en accompagnant chacune des phrases de sa conversation d'une toux sèche qui me fit mal pour son avenir.

M. l'ordonnateur en chef exécuta fort passablement quelques mets de choix, mais d'un air méditatif, profond même, goûtant tout, faisant quelquefois la grimace comme un dégustateur, changeant son assiette à toute minute et la faisant toujours passer au garçon, par-dessus l'épaule. Ses lèvres minces et rentrées s'entr'ouvrirent vers la fin du repas pour laisser passer quelques légers hoquets d'assez bon ton; mais pour dire un mot agréable, pas une seule fois.

Le capitaine Lanclume coupait, tranchait, suait, buvait beaucoup pour nous engager à boire comme lui, en nous répétant tous les quarts d'heure: mangez bien et goûtez tout, messieurs; car c'est comme jury que je vous ai réunis autour de cette table, pour rendre votre arrêt sur le mérite de ce dîner d'épreuve.