—Gustave Létameur.

—Gustave Létameur, le jury gastronomique rassemblé sous ma présidence pour déguster les titres que vous avez fait valoir à la place que vous sollicitez, m'a chargé, à la suite d'un examen rigoureux, de vous proclamer chef de cuisine à bord du navire le Toujours-le-même, et pour vous offrir un témoignage plus éclatant encore de la satisfaction générale, permettez-moi de déposer sur votre front que vous allez avoir la complaisance de vous essuyer, ce laurier que vous avez conquis au feu.»

C'était une couronne de laurier-sauce que le capitaine venait de détacher de la croûte d'un énorme jambon de Bayonne.

Le nouveau chef dont la physionomie était, ma foi, fort heureuse, répondit à cette plaisanterie, sans sortir des limites que lui imposait l'infériorité de sa position.

«Soyez sûr, dit-il au capitaine, en acceptant le laurier à ragoût, que je m'efforcerai toujours de consacrer ma gloire à l'utilité du service.»

Des applaudissemens unanimes accueillirent cette repartie, et le capitaine, enchanté, tira quelques pièces de cinq francs de sa poche, pour que le chef triomphant gratifiât lui-même d'un petit supplément de paie, un marmiton dont il avait demandé à être assisté dans les apprêts et l'exécution de son dîner.

Ce marmiton supplémentaire, espèce de secrétaire intime, auquel aucun des convives ni le capitaine lui-même n'avaient fait attention, s'était tenu, pendant toute la scène d'installation, dans l'ouverture d'une porte entrebâillée, pour jouir des honneurs que l'on accordait au jeune chef. Je crus remarquer dans l'air de satisfaction de cet aide obscur de cuisine, l'indice d'un sentiment d'amour-propre qui me porta d'abord à soupçonner certain stratagème de la part de M. Gustave Létameur, dans la préparation de son dîner. Mais trop peu sûr encore de la réalité du fait, et trop peu familier surtout avec le capitaine pour lui confier les doutes fondés sur ma remarque, je gardai mon observation pour moi, dans la crainte de nuire, sur de simples conjectures, à la carrière du pauvre jeune homme dont nous venions de couronner les efforts… Sotte réserve, qui m'empêcha d'épargner toute une vie de tribulations, de misère et d'abjection, à ce malheureux imprudent!

Nous nous séparâmes à minuit, ravis de la cordialité et de la franchise de notre capitaine, en nous promettant bien de ne pas manquer, le 13 du mois, au rendez-vous que nous autres passagers nous étions donnés à bord pour ce jour-là: c'était le jour du départ…

Ah! je ne dois pas oublier ici, qu'en sortant de la salle à manger, pour rentrer chez lui, le chanteur italien alla se heurter contre un orgue de Barbarie qui nasillait l'air de la Molinara.

IV