Pour moi, je l'avouerai, je ne pus voir sans me sentir ému, cette singulière réhabilitation d'un nom partout proscrit sur cette terre dont nous étions encore si près; je fus même presque attendri de ce culte rendu en pleine mer, en face du soleil couchant, à la mémoire du héros dont la vie s'était éteinte aussi au milieu des flots, avec ce soleil qui jetait ses derniers rayons sur notre navire et sur les couleurs chéries du pavillon factieux que nous venions d'arborer.
(Page 75.)
Un départ le vendredi de la semaine et le treize du mois;—incrédulité de notre capitaine;—adieux à la France;—réhabilitation du nom du navire;—notre cuisinier à l'épreuve n'a jamais navigué;—longanimité du capitaine;—notre premier repas en mer.
Un navire qui part sera un spectacle toujours beau pour les personnes friandes de tristes et douces émotions, comme dirait Montaigne. Il y a dans cette soudaine séparation d'un faible bâtiment et de la terre qu'il abandonne, quelque chose de si imposant et de si vague pour la pensée! Il y a surtout dans cette vaste mer qui l'attend en mugissant pour l'enlever au rivage, une telle immensité de périls à affronter, une si grande disproportion de forces entre les combattans! car ce sera, au moins, un long, pénible et bien terrible combat que le navire aura à livrer aux vents, aux flots, à la tempête et à la foudre!… Et voyez pourtant quel contraste entre cette scène si vive, si pittoresque du départ, et l'avenir que vous redoutez tant pour ce pauvre navire! Jamais le bâtiment n'a été plus mignon, plus soigné, mieux tenu: on dirait son jour de fête, à lui. Jamais ces matelots qui, perchés sur leurs mobiles vergues, livrent les voiles frémissantes au souffle de la brise, n'ont été aussi gais, plus alertes, plus ardens: les entendez-vous chanter en manœuvrant? ils courent, grimpent, volent plutôt qu'ils ne marchent, à la voix retentissante de leur capitaine; et si quelquefois, du haut de leurs hunes ou de leurs barres, balancés par les premiers coups de roulis, ils jettent encore un regard d'amour sur le rivage qui fuit et qu'ils ne reverront peut-être plus, bien vite leurs yeux d'oiseaux de mer se reportent sur l'Océan qui s'ouvre devant eux, sans bords, sans limites, comme l'avenir, comme le néant peut-être, mais aussi comme l'espérance.
Il était midi quand nous appareillâmes du port du Hâvre; un splendide soleil d'été dardait ses rayons étincelans sur les flots qui se gonflaient devant nous, sur la ville que nous allions bientôt perdre de vue avec tout ce bruit, tout ce tumulte qui déjà venaient mourir à nos oreilles. Ce jour-là, c'étaient nous qui faisions, en notre qualité de partans, les frais du spectacle dont la foule des curieux venait jouir en accourant sur les jetées. Étonné du grand nombre de personnes qui se pressaient sur les quais et sur le rivage pour nous voir sortir, je demandai au capitaine comment il pouvait se faire qu'une chose aussi ordinaire que l'appareillage d'un navire attirât autant de monde hors des maisons, dans une ville depuis si long-temps accoutumée à ces sortes de spectacles maritimes.
«Ah! c'est que vous ne savez pas une chose, me répondit le capitaine, une chose qui vous intéresse cependant, vous le premier, et qui aiguillonne la curiosité de tous ces jobards?
—Et quelle chose si extraordinaire donc?
—Comment, vous n'avez pas encore remarqué que c'est aujourd'hui vendredi et le 13 du mois, par-dessus le marché, deux raisons pour que le navire coule en mer, et deux raisons que j'ai choisies tout exprès pour donner un démenti palpable à la superstition de ces philosophes-là. Voilà pourquoi tous ces fainéans et ces oisifs qui connaissent mon goût pour les départs du vendredi, ont quitté leurs travaux et leurs cassines pour venir voir mon bâtiment se jeter à la côte ou chavirer en larguant ses huniers!…»
Le capitaine Lanclume, après m'avoir donné cette explication, haussa les épaules de pitié, en jetant sur la foule curieuse un regard de colère et de mépris, puis il continua à commander la manœuvre qu'il y avait à faire pour mettre le navire dehors.
La comtesse de l'Annonciade, la seule de nos camarades de voyage que je n'eusse pas encore vue, se montra sur le pont au moment où le pilote qui nous avait mis en rade allait prendre congé de nous, la bouche gargarisée de rhum et les poches pleines de cigarres, et alors nous pûmes jouir enfin du plaisir de faire connaissance avec la physionomie et l'extérieur de notre unique passagère. Sans être belle, sans être même jolie, la comtesse nous parut avoir ce qui remplace presque toujours avec avantage, chez beaucoup de femmes, l'élégance de la taille et l'éclat même de la figure: ce quelque chose d'indéfinissable qui ne s'exprime encore que par un mot fort incomplet, nous frappa tous tellement, à l'aspect de la comtesse, que l'Italien me dit, que je répétai au créole et que le créole répéta à l'ordonnateur: elle a de la grâce. Il est bien rare que chez les femmes élevées dans un certain monde, on ne trouve pas, quelque mal partagées même qu'elles soient du côté des dons extérieurs, un charme qui leur est propre et qui ne peut appartenir, s'il est possible de s'exprimer ainsi, qu'au genre d'imperfection que l'on remarque dans chacune d'elles. Le charme dominant dans la personne de notre passagère était la grâce, comme je l'ai déjà dit, comme nous l'avions tous dit en la voyant; et la comtesse eût-elle été plus jolie, je crois, sa beauté n'aurait ajouté que bien peu de chose à l'agrément de sa physionomie, tant cette physionomie pouvait aisément se passer de beauté.
Je ne remarquai que long-temps après l'avoir vue, qu'elle était un peu brune quoique assez fraîche, que sa taille était petite quoique bien prise, et que sa bouche, moins grande que son bel œil noir, était recouverte d'un léger duvet d'ébène que dans le monde on avait dû comparer quelquefois, j'en suis bien sûr, aux moustaches timides d'un jeune adolescent.