Sa toilette de bord, qu'elle avait eu soin de prendre avant son départ, rehaussait du reste, fort coquettement, les avantages de sa tournure et le caractère particulier de son teint un peu prononcé. Un joli madras créole emprisonnait à moitié sa chevelure de jais; une robe gris-pâle faisait semblant de serrer négligemment sa taille qui aurait pu tenir entre ses deux jolies petites mains; et quelques anneaux finement ciselés couvraient presqu'à moitié ses longs doigts délicats, entre lesquels elle s'amusait, en regardant la terre, à déchirer un mouchoir de poche de batiste, avec une expression de préoccupation que l'on ne saurait dire.
Y a-t-il beaucoup d'hommes au monde qui, une seule fois dans leur vie, aient été regardés par une maîtresse, d'un de ces regards qu'une passagère attache sur la terre qui fuit à ses yeux? c'est la réflexion qui me vint en voyant la comtesse dire adieu à la côte de France. Elle ne pleurait pas: elle faisait mieux, elle s'efforçait de retenir ses larmes. Les deux négresses qu'elle ramenait avec elle, priaient à ses pieds.
Oh! sans doute, pensais-je en moi-même, cette femme laisse quelque chose d'elle-même là… sur ce rivage si doux ou sur cette terre d'amour qu'il nous faut quitter…
Et moi aussi je regardais la France, toute la France qui disparaissait déjà sous des nuages qui semblaient s'attacher à elle, pour nous laisser partir seuls.
«Eh bien! quand je vous disais, s'écria le capitaine Lanclume, pour nous arracher au sentiment que nous éprouvions tous, quand je vous disais que j'avais raison de partir le vendredi 13 du mois! Le temps est magnifique, la brise fraîchit et nous enlevons déjà nos huit nœuds et demi sans nos bonnettes. C'est exprès pour nous—le diable m'emporte!—que ce temps a été fait par le père éternel.»
Le chanteur italien qui s'était coiffé d'une casquette de velours vert, bariolée de filets d'or, s'arrêta tout court à ce mot de vendredi. L'ordonnateur alla prendre son bonnet de coton comme pour passer une nuit en diligence, et la comtesse descendit dans sa chambre, peut-être pour trembler ou pour prier plus à l'aise en pensant à ce terrible mot de vendredi. Personne à bord, excepté le diable de capitaine, n'avait songé à ce jour-là, à cette fatale coïncidence du vendredi et du 13 du mois!
Quant à mon pauvre créole, il nous dit de la plus douce voix que puisse avoir un homme: «Peu m'importe ce jour du départ! pourvu que je puisse atteindre le tropique, je suis sauvé. C'est sous son influence que j'ai reçu le jour, et c'est lui qui me redonnera la vie!»
Il est des hommes qui naissent organisés tout juste pour mourir à vingt ans, et qui, au terme de cette courte carrière, se trouvent avoir parcouru toutes les phases d'une vie ordinaire. Adolescens quand les autres sont encore enfans, hommes faits à l'âge où les enfans entrent à peine dans l'adolescence, vieillards à l'âge marqué pour la jeunesse, on les voit mourir de caducité au moment où le printemps vient de s'ouvrir couvert de fleurs et rempli d'espérances pour ceux dont ils ont partagé le berceau et les jeux.
Notre pauvre créole était un de ces hommes-là.
Les paroles mélancoliques qui venaient de sortir de sa poitrine épuisée, me le firent remarquer avec plus d'attention que je ne l'avais fait encore. Les émotions du départ, l'incertitude de son sort peut-être, avaient, ce jour-là, jeté sur ses traits les traces d'une altération profonde. Je cherchai à le rassurer de mon mieux, sur les craintes qu'il paraissait concevoir, et, en lui parlant, je m'en voulais presque de l'état de force et de santé qu'il pouvait m'envier. Je sentais que j'étais dans la position d'un riche qui console un pauvre à qui il ne peut rien donner que des conseils. Le malade me répétait: «C'est l'air du tropique qu'il faut à mon affection… mais quand le respirerai-je cet air là!…