L'ordonnateur en chef voulut d'abord essayer un peu du plat de légumes, et il renvoya bientôt son assiette en disant qu'il n'aimait pas les décoctions de haricots.

L'artiste italien continua à se charbonner les lèvres, de deux ou trois côtelettes qu'il s'obstinait à ronger.

La comtesse de l'Annonciade, qui avait bien voulu se montrer à déjeûner, fit une jolie petite moue qui semblait dire: Tout cela est bien mauvais, mais fort heureusement je n'ai pas faim.

Le bon créole Desgros-Ruisseaux fit servir aussitôt sur la table cinq à six compotes de confitures excellentes qu'il avait emportées pour la traversée.

Le capitaine n'avait encore rien dit, n'avait laissé même échapper aucun signe d'impatience. Seulement il avait pâli un peu en causant avec son second de l'apparence du temps… Mais au moment où tout le monde avait déjà pris son parti sur le désappointement gastronomique du matin, il s'écria en s'adressant au petit mousse: «Mousse, enlevez toute cette saloperie et servez à déjeûner…»

L'enfant intelligent qui épiait le regard de son capitaine et qui était habitué à deviner toutes ses intentions, escamote en un tour de main les chefs-d'œuvre culinaires de M. Gustave, et remplace tous ces plats maussades, par le large pâté, les poulets froids, le jambon rosé et les autres pièces succulentes qui, la veille, n'avaient fait que paraître et disparaître sur la table. De longues fioles de vieux vins cachetés sont substituées aux bouteilles de Bordeaux ordinaire, de beaux verres de cristal étincelans, aux verres de tous les jours. L'ordonnateur se ravise, l'Italien remange et la comtesse sourit… Tout se passa à merveille ensuite: on but même, je crois, du Champagne, et l'ordonnateur, en montant sur le pont après le déjeûner, crut pouvoir proclamer le gain de la bataille pour laquelle il avait un instant tremblé, en me disant à l'oreille: Il n'y a pas tant de mal que nous le supposions: le capitaine sait vivre!…

Oui, mais à part moi je me dis: Le cuisinier, en revanche, ne sait même pas faire cuire des œufs durs.

Et effectivement ce maladroit, à qui la comtesse faisait demander chaque matin deux œufs à la coque, ne les lui servait que durcis comme pour une mayonnaise; et lorsqu'ensuite, désespérant d'obtenir des œufs comme elle les voulait, elle les lui demanda comme elle ne les voulait pas, au lieu de lui servir les œufs durs qu'elle lui commandait, il lui donna, pour la première fois, des œufs à la coque.

C'était un être à prendre décidément à rebours.

V