En ce cas, puisqu'il est mangeable, vous allez le manger.
(Pag. 93.)
Notre passagère ne fait pas encore un choix;—notre cuisine continue à être détestable;—dépit du capitaine;—la soupe disciplinaire;—le châtiment gastronomique.
Lorsque l'on ne possède qu'une passagère à bord d'un navire, et que cette passagère vaut la peine d'être courtisée, rien de plus curieux que tout le mal que se donnent les jeunes hôtes du logis ambulant, pour obtenir le prix des petits soins et des hommages dont ils entourent la déité voyageuse, et rien de plus piquant surtout que d'épier le moment où la beauté, ainsi assiégée, laissera tomber la couronne sur le front de son heureux vainqueur. C'est une arène ouverte à toutes les prétentions et souvent même à tous les ridicules; arène au bout de laquelle on place la passagère comme le prix réservé d'avance au triomphateur. Les usages de la mer en ont décidé ainsi, depuis que les femmes ont pour la première fois osé s'aventurer sur l'eau. Aussi voyez, depuis le moment du départ, avec quelle anxiété, à toute heure, à toute minute, on cherche à savoir ou à pénétrer les progrès que les assaillans ont pu faire sur le pauvre cœur dont la défaite leur est assurée! On s'informe, en montant sur le pont, de l'état de la victime promise à la cruauté des sacrificateurs, comme du vent ou du temps qu'il fait… Il semble que chaque lieue que parcourt le bâtiment pour se rendre à sa destination, doive rapprocher cette victime du moment de la chute inévitable, que tout le monde attend, sur laquelle tout le monde a droit de compter, et qui est pour ainsi dire une chose que le capitaine s'est engagé à offrir à ses passagers, avec la table et le logement… Une traversée sans intrigue, ou tout au moins sans galanterie, quand il y a de jolies femmes à bord! mais ce serait un scandale épouvantable sur mer, une honte ineffaçable pour le navire, le capitaine et tous les voyageurs.
Trop imbu peut-être de ces idées que l'on avait fait accueillir au Hâvre à mon inexpérience, je m'imaginai qu'une fois au large, il ne resterait plus à la comtesse qu'à faire un choix entre nous et à avouer sa préférence, et dans cette prévision assez irritante pour mon imagination, je m'étais mis à surveiller, avec une sollicitude digne d'un plus grand succès, tous les mouvemens de la jeune Colombienne et tous les indices qui pourraient me révéler, dans la conduite de mes compagnons de voyage, quelque projet de séduction ou quelque modeste envie de plaire… Je ne puis même me rappeler aujourd'hui sans rire, les calculs de probabilité que j'établissais à cet égard, en passant en revue les chances que chacun de nous pouvait avoir de réussir auprès de la vive et coquette Américaine!… L'ordonnateur, me disais-je souvent, est hors d'âge et par conséquent hors de combat, malgré le soin qu'il prend chaque jour de se faire raser de frais et de parler des jolies Parisiennes près desquelles il a réussi dans le monde… Les langoureuses romances que notre soprano florentin roucoule toute la journée sur sa mandoline, sans avoir l'air d'y toucher, n'en feront jamais un concurrent bien redoutable: c'est un homme à entendre pendant un quart d'heure et non pas un homme à aimer… Moi, je suis trop peu galant, trop peu façonné au joug que veulent imposer les femmes, pour me flatter de remporter une victoire à laquelle, peut-être, je n'attache pas d'ailleurs assez de prix… Notre créole est joli garçon; il a même une de ces figures tendres et souffrantes sur lesquelles une jeune personne comme la comtesse pourrait placer un amour sentimental… J'ai cru remarquer aussi que souvent ses yeux rêveurs s'arrêtaient, avec une expression de douleur et d'intérêt, sur ces traits si touchans et si doux où se peignent à la fois la souffrance et la bonté… Oui, mais les regards de la comtesse semblaient dire dans ces momens-là… Quel dommage de ne pouvoir attacher sa vie qu'à une existence si frêle!… Oh! c'est ailleurs qu'elle choisira, cette femme qui cherche, j'en suis sûr, un attachement qui promette autre chose que des liens d'un jour et une affection de poitrine…
Et le capitaine?… Le capitaine est un fort joli homme, qui a de l'esprit sans jamais s'en être douté, et des manières même quand il veut s'en donner la peine… mais c'est un de ces jolis garçons qui conviennent plutôt à une imagination passionnée qu'à une âme rêveuse et romanesque. D'ailleurs ce n'est pas quand ils sont dans l'exercice de leurs fonctions, que messieurs les marins doivent avoir le privilége de plaire beaucoup aux dames! Qui donc la comtesse aimera-t-elle? car enfin il faut bien qu'elle finisse par aimer quelqu'un!…
Je m'y perdais, et sans me conduire encore jusqu'au scepticisme, la plus désespérante incertitude succédait à toutes mes conjectures.
Les momens où notre petite colonie nomade, condamnée à errer un mois ou un mois et demi sur l'onde, aurait pu établir ou jeter parmi ses membres quelques liens de sociabilité, étaient ceux que nous passions à table. Les heures du déjeûner et du dîner, en nous réunissant chaque jour comme une famille, auraient dû favoriser les communications un peu intimes qui n'avaient pu jusque-là exister entre des gens étrangers les uns aux autres. Mais par l'effet de l'incapacité de notre maladroit cuisinier, les repas qu'on nous servait deux fois par jour étaient si mauvais, que tous nous quittions aussitôt qu'il nous était possible, la table sur laquelle nous n'avions trouvé que des mets plutôt faits pour nous dégoûter que pour nous faire savourer le plaisir de manger long-temps, la seule peut-être des jouissances que l'on puisse se promettre à bord d'un navire.
Le capitaine qui nous entendait nous plaindre avec raison de la manière dont nous étions traités, souffrait dix fois plus de la contrariété que nous éprouvions, que nous-mêmes des privations que nous imposait la nullité désespérante de notre chef. Mais ce brave capitaine, redoutant lui-même la vivacité de son caractère, s'était contenté de dévorer son ressentiment en silence, pour ne pas laisser éclater un emportement qu'il n'aurait peut-être pas eu ensuite le pouvoir de modérer. Plusieurs fois, en sa présence, l'ordonnateur et l'Italien avaient commis l'imprudence de se prononcer avec un peu d'aigreur contre la mauvaise chère qu'ils faisaient depuis le départ, et notre passagère elle-même, la douce et timide comtesse de l'Annonciade, oubliant la réserve que lui prescrivaient son sexe et les convenances, avait laissé percer la répugnance que les repas du bord inspiraient à la délicatesse de son goût et de ses habitudes… Lanclume, pour tempérer autant que possible, par la profusion des objets dont il pouvait disposer, l'indigence de la cuisine que nous préparait M. Gustave, prodiguait les conserves, les bouteilles de Champagne, les liqueurs et les fruits secs dont il avait fait ample provision… Mais cette louable libéralité, de laquelle on ne lui savait pas, selon moi, assez gré, ne parvenait que trop difficilement à satisfaire l'exigence des deux gourmands ou gourmets que nous avions le malheur de posséder… Plus le capitaine faisait d'efforts pour contenter son monde, et plus il enrageait ensuite de voir l'inutilité de ses efforts… Et je prévis le moment où il allait éclater… Il n'y tenait plus…
Un soir, on sert le dîner comme à l'ordinaire; mais ce jour-là il avait plu, il avait fait un de ces temps de bord qui prédisposent tout le monde à l'irritation, un de ces temps enfin qu'ont éprouvés tous ceux qui ont navigué, et qui font que l'on est inquiet, hargneux sans savoir pourquoi. Le potage descend sur la table; on le goûte sans se dire un mot; il est inabordable. Les premiers servis font la mine; Lanclume fait une grimace, mais une de ces grimaces qui, sur la figure du marin, ont quelque chose de terrible…
«Mousse, dit froidement le capitaine en pâlissant un peu, va dire au chef de descendre…»