—Ah! votre premier drame ne put être joué?
—L'enfant de mon cerveau était trop supérieur pour cela. Un ancien littérateur de la vieille époque, à qui je le montrai, me dit qu'il le trouvait assez mauvais pour lui prédire un succès fou. Un poète-France de la renaissance, qui le lut quelques jours après, m'assura qu'il le devinait assez sublime pour que le public se battît, cassât le lustre et les banquettes à la première représentation. Vous voyez bien par conséquent que j'avais là deux fameuses autorités… Mais la police, la police! Enfin c'est fini, n'y pensons plus; jetons la poudre de l'oubli sur cette page à peine commencée de ma vie, barbouillée à la hâte par le doigt mort de la fatalité, et résignons-nous. C'est de la cuisine qu'il faut faire maintenant jusqu'à la Martinique. Malédiction!
—C'est en effet le parti le plus sûr qu'à mon avis vous puissiez prendre. Le capitaine, un peu irrité d'avoir été abusé par les certificats d'emprunt que vous lui avez présentés, s'est montré depuis deux jours un peu rigoureux envers vous; mais avec de l'intelligence et du zèle, vous finirez, j'en suis convaincu, par le désarmer. C'est un brave homme, et qui ne se fait pas une vertu d'être inflexible.
—Oui, j'en conviens, c'est une faute que j'ai commise envers cette société qui nous force à la tromper pour ne pas mourir de faim au milieu d'elle. J'aurais dû ne pas me servir de ces certificats, et dire au besoin qui me tordait les entrailles: Tiens, voilà ma poitrine, ronge-la; tiens, voilà mon cœur de vingt ans, mange-le, il est tout bouillant encore, et fais-moi mourir bien vite, je te le demande par les os de ta mère. Damnation de l'homme, exécration de la justice des vampires civilisés, et anathème sur tout ce qui fut, est et sera; anathème général enfin sur Jéhova lui-même!…
—Quelque idée que l'on puisse s'être formée sur les règles et les lois de la société, personne ne vous dira que vous avez bien fait en abusant de la bonne foi du capitaine.
—J'étais las de végéter, je voulais jeter du drame sur le manteau déguenillé de ma vie…
—Vous n'avez pas déjà trop mal commencé comme cela!
—Et j'espère finir mieux; vous n'avez encore rien vu, Dieu merci. Il me faut de l'art, à moi, n'importe où, n'importe à quel prix. Je veux vivre d'émotions, ou ne pas vivre du tout. Si le capitaine s'avise de vouloir poser encore le pied sur ma volonté, ma volonté, fille de l'âme, se redressera sous sa botte insolente, et j'écraserai la tête du moucheron. Ah! vous ne concevez pas l'art, vous voulez nier l'art. Eh bien! qu'il vienne le capitaine, je le défie au nom de la muse et de Satan qui se soulève là sous ma peau et entre mes côtes.»
Le jeune fou criait si haut, que je craignis que le capitaine ne l'entendît, et, pour ôter un prétexte à l'exaltation de ses paroles imprudentes, je le laissai seul refouler tout à son aise sous sa peau, le trop plein de son indignation.
Le paroxysme romantique du fougueux Gustave n'excéda pas, au reste, la durée moyenne des accès de fureur artificielle. Quelques minutes après l'avoir abandonné à la véhémence de sa passion criarde, je crus reconnaître la voix de mon homme, ramenée au diapason ordinaire de la conversation ou de la narration.