Le mousse alla chercher le cuisinier rebelle et le conduisit devant le capitaine.

Celui-ci commença par donner d'abord ce qu'il appelait un poil, au chef récalcitrant qui l'écouta avec un air d'indifférence assez peu fait pour maintenir son supérieur dans les bornes de la modération qu'il s'était prescrite; puis après n'avoir obtenu aucune réponse satisfaisante de la part du coupable, il lui demanda: «Voulez-vous travailler décidément, ou aimez-vous mieux ne rien faire à bord?

—Capitaine, reprit le jeune homme, j'aime mieux ne rien faire.

—Comme il vous plaira, mais écoutez bien le raisonnement que je vais vous poser:

»Je vous ai embarqué à mon bord pour travailler, et moyennant cette condition, je me suis engagé à vous nourrir et à vous payer. C'est donc pour votre travail seul que je vous nourris et que je vous paie: or, dès l'instant où vous croyez ne me devoir plus aucun service, je ne vous dois plus ni rétribution ni vivres; car il serait aussi injuste que vous me forçassiez à vous nourrir pour ne rien faire, qu'il serait injuste que je vous contraignisse à travailler sans vous nourrir et sans vous payer. Ainsi donc, du moment où vous ne voulez plus travailler, je cesse de vous devoir des vivres, et en conséquence, dès aujourd'hui, vous cesserez de recevoir votre nourriture à bord, jusqu'au jour où il vous plaira de reprendre votre service de mauvais gargotier… Ce raisonnement est logique, n'est-ce pas? Cette logique vous va-t-elle?

—Parfaitement, capitaine; je ne nie pas le syllogisme, et je vais mourir logiquement de faim… O tyrannie maritime!

—Un moment, j'ai une autre chose à vous dire. Tous mes gens sont embarqués ici à la condition qu'ils seront nourris et payés, qu'ils travailleront et qu'ils ne feront jamais les insolens. Or, si tout en vous laissant mourir de faim, vous jasez un peu trop haut, je vous rappellerai, en vous frottant les oreilles un peu durement, qu'il ne vous suffira pas d'être dans votre droit, en ne mangeant pas, mais qu'il faut encore que vous restiez dans le mien, en respectant mon autorité… Ce raisonnement vous va-t-il encore?…

—Aussi bien que l'autre, capitaine… Je jeûnerai et je ne parlerai pas.

—C'est ce que vous aurez de mieux à faire; car il serait imprudent de vous exposer à me rappeler que je ne vous dois plus rigoureusement le logement, et qu'avec cette poigne-là et l'eau qui passe le long du bord, je puis économiser les frais du domicile que je vous accorde encore par pitié… Allez! j'aime les gens qui ont de la résolution, et je vous reconnais pour un bon bigre, si pendant quatre jours seulement vous observez le régime que vous m'avez forcé à vous prescrire…

—Eh bien, voisin, me dit Lanclume après avoir expédié l'insurgé sur l'avant avec sa logique diététique, êtes-vous satisfait de ma manière de raisonner et de la modération de ma conduite?