—Oui, assez, mon capitaine; mais qui fera maintenant notre cuisine?
—Et par cent dieux! les deux grosses négresses de notre passagère qui, hier, m'a paru s'apitoyer si sentimentalement sur la correction gastronomique que j'ai été obligé d'infliger à ce jeûneur. Convenez que je suis doué d'une fameuse prévoyance! Lui faire avaler toute une marmite de soupe, la veille du jour où il lui prend fantaisie de rester toute la traversée sans manger! Ce gaillard-là a au moins pour sept jours de vivres dans l'estomac.»
La démission de notre chef fut bien loin d'avoir sur notre table l'influence nuisible que je redoutais pour moi et les autres passagers. Dès que la cuisine se trouva privée des services de M. Gustave, et que toutes les mains purent en quelque sorte s'en mêler, notre ordinaire devint meilleur qu'il ne l'avait été depuis le départ. Toutes les provisions étaient excellentes, et la gaucherie du maladroit était parvenue à nous gâter toutes celles qui avaient eu le malheur de passer entre ses doigts. Les deux négresses de la comtesse s'employaient au déjeûner et au dîner, avec un zèle que soutenaient sans doute les ordres de leur maîtresse. Les matelots qui tous sont un peu fricoteurs et galans, ne demandaient pas mieux que d'offrir leur aide à nos noires cordons-bleus. Jamais nous n'avions mieux mangé enfin que depuis qu'il avait pris fantaisie à notre cuisinier en chef de jeûner pour son propre compte, après nous avoir fait faire abstinence si long-temps pour s'exercer la main.
Mais cette continence absolue, que le capitaine avait cru faire observer sévèrement au jeune entêté qu'il voulait réduire par la famine, ne tarda pas à lui paraître tout-à-fait illusoire. Bien que le chef n'eût plus de ration à la cambuse, il trouvait dans la commisération des matelots qui, jusque-là, s'étaient le plus moqués de lui, un moyen d'échapper à la rigueur du régime qu'il s'était fait imposer. La nuit surtout semblait verser sur lui la manne céleste dont, pendant le jour, il se voyait condamné à être privé; et plusieurs fois je m'étais aperçu que les deux négresses, interprétant ou devinant sans doute les intentions de leur maîtresse, avaient fait passer des vivres dans la place assiégée par le capitaine. Cette circonstance ne put long-temps échapper à la surveillance de Lanclume.
«Le cuisinier mange, s'écria-t-il un jour en s'adressant à son équipage, et si je connaissais les insubordonnés qui osent manquer à la discipline en lui faisant passer des munitions, ils auraient affaire à moi.»
Personne ne répondit. La comtesse, qui se trouvait sur le pont, rougit en se pinçant les lèvres et en jetant un regard de dépit sur le capitaine. Ce regard eut son effet. Il produisit une tempête.
«Mousse, dit Lanclume en appelant le petit bonhomme qui semblait déjà avoir deviné l'impression qu'avait dû faire sur son maître le regard dédaigneux de la comtesse, va me chercher en bas une bouteille vide et mon fusil à deux coups!»
Le mousse saute dans la chambre, et, au bout d'une minute, revient sur le pont avec la bouteille vide, le fusil à deux coups et une poire à poudre. Il attend le nouvel ordre qui doit lui être donné.
«Prends un bout de fil carret, et va m'amarrer cette bouteille sur le bout de la vergue de misaine au vent.»
Le mousse s'élance comme un écureuil sur les enfléchures de l'avant, grimpe dans la hune, court le long de la vergue, et amarre la bouteille à l'extrémité du boute-hors de bonnette basse de misaine.