Pendant ce temps, le capitaine a chargé son fusil à deux coups, en laissant tomber une petite balle au fond de chacun des canons.

Nous nous demandons tous, avec une certaine anxiété, ce qu'il va faire, et ce que nous allons voir.

La comtesse, à l'aspect d'une arme à feu, redoutant autant peut-être la détonation du fusil que l'aspect de la figure que faisait en ce moment le capitaine, était descendue se cacher dans sa chambre. Lanclume, en la voyant disparaître, se mit à sourire de pitié, et d'un air qui semblait dire: Encore une nouvelle bégueulerie!…

M. Gustave Létameur se promenait sur l'avant, en se mêlant, pour faire la conversation, au groupe ambulant que formaient les matelots en allant et venant du milieu du navire au mât de misaine, et du mât de misaine au milieu du navire. Le drôle, même en ce moment, me paraissait haranguer l'équipage avec assez d'insolence et de bravacherie.

Le capitaine, que je n'avais pas perdu un seul instant de vue depuis l'arrivée de son artillerie et de sa munition de guerre sur le pont, ajuste, tire la bouteille, en fait sauter le gouleau, et nous dit après cette petite expérience: «La poudre est bonne, et le coup-d'œil n'est pas encore trop mauvais.»

Il restait un autre coup à tirer; c'était ce coup-là qui m'inquiétait. Notre tireur en avait trouvé l'emploi…

Le fusil se couche de nouveau sur sa main gauche, le bout du canon se dirige sur le groupe des matelots de l'avant, et dans cette position, sans quitter l'œil de dessus le point de mire, le chasseur s'écrie:

«Cuisinier, attention, c'est vous que je vise; si vous faites un pas pour aller ailleurs qu'ici, je tire… Ici, à moi, coquin; ici, ou je te casse aussi le gouleau!»

Tous les matelots, qui, une seconde auparavant, composaient l'auditoire du jeune harangueur, s'éloignent à l'instant de lui pour échapper au danger des éclaboussures du coup qui le menace. Le malheureux cuisinier, redoutant, s'il fait un mouvement, le sort de la bouteille qu'il a vu voler en éclats, tremble, grelotte de peur; c'est tout ce qu'il ose faire, pendant que son ajusteur lui crie toujours: «Ici, ici, avance à l'ordre, ou je ne réponds plus de ta carcasse…»

Vous avez entendu parler sans doute de la couleuvre qui, la gueule béante, fixant ses yeux étincelans sur le crapaud qu'elle va dévorer, voit, sans faire un seul mouvement, le reptile qu'elle convoite se roidir, se contorsionner en cédant à la puissance magnétique qui l'entraîne sous la dent mortelle de son ennemie. Eh bien, la couleuvre c'était le fusil du capitaine, et le crapaud magnétisé l'infortuné cuisinier… Il avançait par peur, s'arrêtait un instant après en baissant la tête et en balbutiant, et puis faisait un demi-pas vers le redoutable canon, s'arrêtait encore et recommençait ses contorsions… enfin il n'est plus qu'à deux ou trois pas de son redoutable magnétiseur.