Ce mot de Martinique ne me sortit plus dès lors de la tête. Je me mis à chercher et à lire toutes les relations de voyage qui pouvaient me parler de cette île célèbre. Je passai des heures entières à examiner les cartes de cette terre jetée comme par un caprice de la Providence à quinze cents lieues de l'Europe, au bout de l'Océan Atlantique. Les noms de Marigot, de Macouba, de Case-Pilote, de grand et petit Céron, de Carbet, etc., et de cent autres lieux, que je retrouvais à tout moment sous mes yeux, me paraissaient remplis d'un charme inexprimable; et plus ils étaient barbares ou nouveaux pour mes oreilles, plus je les sentais beaux, harmonieux et sonores dans ma pensée. Vivent les imaginations de vingt ans pour embellir ce qu'elles désirent! Les palais enchantés des fées et les magiques jardins de l'Orient n'ont pas, bien certainement, été inventés par des hommes qui avaient parcouru le monde. A l'âge que j'avais, rien n'est aussi séduisant que tout ce qui n'est pas la réalité. C'est la satiété et l'expérience qui tuent ce que l'on a nommé si bien le beau idéal.
Ma pacotille se faisait cependant et presque à mon insu, tandis que je me livrais avec ardeur et avec délices à mon cours de topographie sur l'île française de la Martinique et ses dépendances.
Quelques ballots de rouennerie, force petites caisses d'eau de Cologne, cinq à six malles d'effets confectionnés, une demi-douzaine de boîtes de parfumerie et de cartonnage, un demi-tonneau de livres égrillards avec gravures et gravelures, et un sac de factures enflées de 25 à 30 pour cent, composèrent mon bagage de campagne commerciale. Je reçus en outre et sans renflement du total de mes factures, la bénédiction de deux vieux oncles, dont je devais hériter un jour, et je me rendis de Paris où j'avais présidé à l'emballage de mes marchandises, au port du Hâvre pour choisir le navire qui devait emporter César et sa fortune vers les contrées aurifères de la fièvre jaune et des Maringouins.
Le négociant à qui j'étais recommandé dans ce port du Hâvre que je voyais pour la première fois, me reçut d'abord avec politesse, mais avec une de ces politesses calculées aussi exactement qu'aurait pu l'être une balance de grand-livre à la fin de l'année. Ma lettre d'introduction ne parlait que de moi et non de la pacotille avec laquelle je devais m'embarquer. Mais quand, plus tard, l'autocrate de comptoir à qui mes deux vieux oncles m'avaient adressé, eut appris, par les notes de roulage, que j'allais recevoir plusieurs colis de marchandises, il prit la peine de se transporter lui-même à mon hôtel pour m'inviter à vouloir bien lui faire l'honneur d'accepter à dîner chez lui. C'était une honnêteté qu'il avait omise faute d'avis de mes marchandises, sur la lettre de recommandation. Mes deux oncles n'avaient fait que l'usure et jamais le commerce.
Je commençai par refuser le dîner de spéculation, qui aurait grevé d'une commission de passage ma modeste et maigre pacotille. C'est ainsi que je débutai dans les affaires; par une privation pour une économie.
Mon inviteur revint à la charge avec une ardeur toute marchande, pour m'engager à assister au moins à une soirée dans laquelle l'aînée de ses demoiselles devait, disait-il, toucher du piano et chanter de l'italien… toujours pour ma commission… Je ne parvins à me dégager de l'importunité de tant de politesses, qu'en annonçant à mon honnête persécuteur que je venais de consigner mes marchandises au capitaine avec lequel je devais partir… Ce petit mensonge me réussit: la soirée n'eut pas lieu et je ne revis plus mon homme.
II
La gastronomie a fait des progrès si rapides, si effrayans, sur toute la surface du globe, qu'aujourd'hui quand un passager se dispose à traverser les mers, il ne s'informe plus si le navire est solide et bon voilier, si le capitaine est expérimenté et bien élevé; la première chose et la seule chose même qu'il demande est celle-ci: LE NAVIRE A-T-IL UN BON CUISINIER?
Le port du Hâvre;—le capitaine Lanclume et son navire, le Toujours-le-même;—ma première visite à bord;—mon passage est arrêté; réflexion sur l'invasion de la gastronomie dans le domaine maritime;—embarras pour le choix d'un cuisinier.
Le Hâvre, pour les personnes qui ne cherchent dans une ville que de belles maisons, des rues bien alignées, des habitans affables et une société choisie, est à coup sûr un des pays qui offrent le moins de curiosités et de ressources à l'oisiveté des étrangers. Mais pour les jeunes imaginations qui rêvent la mer et les courses aventureuses, le Hâvre est un des ports les plus intéressans qu'on puisse trouver. Parcourez les quais qui bordent ses bassins, ses vastes réservoirs maritimes, et à deux pas de vous, sous vos yeux, presque sous votre doigt, vous admirez une innombrable foule de navires de tous les pays, des marins de toutes les nations, entassés pêle-mêle avec leurs gréemens si divers, leurs costumes si pittoresques et leurs mœurs si disparates! Quel plaisir de chercher et de découvrir au sein de cette confusion de mâts, de cordages et de pavillons, le bâtiment étranger que l'on a signalé à votre curiosité, ou celui qui vient de rentrer au port, glorieusement meurtri par la dernière tempête! Quelles odeurs délicieuses répandent ces caisses d'aromates, ravies aux bords du Gange par ces robustes matelots qui les débarquent, et ces précieuses boîtes couvertes d'hiéroglyphes chinois et tout empreintes encore du parfum oriental que semblent exhaler, quand on les prononce, les noms harmonieux et sonores de Bombay, de Surate, de Calcutta, de Mombaze et de Pondichéry!