—Bientôt vingt-trois ans, monsieur.

—C'est bien vieux! Et quelle somme êtes-vous en état de payer à l'armement pour votre apprentissage?

—Monsieur, répondis-je au gros petit suffisant, je croyais, en cherchant à continuer un métier que j'ai déjà fait, pouvoir gagner quelque chose et ne pas être obligé de payer la faveur de donner mon temps à ceux qui consentiraient à m'employer.

—M. de Seigneley, se prit aussitôt à crier l'armateur du brickaillon, en s'adressant à un de ses commis noble et très noble apparemment, à en juger par son nom: n'oubliez pas de faire le compte aux deux cents tonneaux d'esprit que j'expédie à Rio-Janeiro.

Le brick du pauvre diable n'aurait pas porté en tout, j'en suis plus que sûr, cent bons tonneaux bien jaugés!

Tout fut dit dès lors entre mon armateur et moi. Le patron de M. de Seigneley ne daigna plus seulement abaisser ses regards sur mon infime et vulgaire individu. Il venait de laisser en repos sa clef de montre, pour élever ses lunettes sur son nez retroussé, jusqu'à la hauteur approximative de ses deux yeux, usés probablement par le travail excessif de ses bureaux.

Les yeux des armateurs, comme on le sait, sont ceux qui travaillent le moins à la lumière, et qui, en France, mais en France seulement, réclament le plus volontiers le secours artificiel des lunettes. Ce sont leurs commis qui s'oblitèrent la vue à leur service, et ce sont eux qui portent des bésicles pour leurs commis. Revenons à notre affaire principale, après cette trop longue digression sur les yeux et les lunettes des armateurs français.

Le résultat de cette première démarche ne m'engagea que fort médiocrement, comme on le prévoit déjà, à en tenter une nouvelle auprès des autres expéditeurs du petit port que j'habitais. Je m'adressai, en désespoir de cause, à un capitaine de navire, qui, après m'avoir écouté avec attention et bienveillance, me répondit avec franchise:

—Commencer un noviciat pénible à l'âge que vous avez, pour courir vers un but encore fort incertain, n'est pas, selon moi, ce que vous avez de mieux à faire. Si le désir de naviguer est chez vous aussi impérieux que vous le dites, et que vous puissiez disposer de quelques mille francs pour vous créer un état, faites une chose: achetez-moi, à bon marché, une jolie petite pacotille, que vous tâcherez ensuite d'aller vendre le plus cher que vous pourrez, dans les colonies qui offrent encore quelques ressources. Rendez-vous au Hâvre, par exemple, après avoir fait vos emplettes, et profitez du premier navire qui appareillera pour la Martinique ou la Guadeloupe. Dieu fera peut-être le reste, lui qui seul peut faire tout ce qui lui plaît en ce bas monde. En prenant le parti que je vous indique, vous aurez au moins à la fois l'avantage de voir du pays et de faire probablement vos petites affaires, pour peu que vous apportiez autant d'activité dans le commerce, que vous paraissez avoir d'envie de courir les aventures. C'est là, je crois, le meilleur conseil que l'on puisse vous donner dans votre situation et avec les goûts que vous annoncez. Je connais des pacotilleurs qui sont partis de France traînant la savate et portant sur le dos une caisse de joujoux et d'images à deux sous, et qui aujourd'hui ne se laisseraient pas couper les oreilles pour un demi-million. C'est toujours l'histoire de Fanchon: une vielle et l'espérance. Tâchez d'abord d'avoir une vielle.

Le conseil du capitaine me parut digne d'être médité, j'en fis part à mes parens, qui y songèrent pendant quinze jours, et, au bout de ce temps, les notables de la famille s'étant rassemblés solennellement pour prendre une résolution sur ce qu'il convenait de me laisser faire, décidèrent à l'unanimité, moins une voix d'arrière-cousin, que l'on me ramasserait une dixaine de mille francs pour me composer une pacotille avec laquelle j'irais tenter fortune à la Martinique.