LE BANIAN.
I
C'est, je crois, le meilleur conseil que l'on puisse vous donner dans votre situation et avec les goûts que vous annoncez. Je connais des pacotilleurs qui sont partis de France traînant la savate et portant sur le dos une caisse de joujoux et une grosse d'images qu'ils avaient obtenues à crédit, et qui aujourd'hui ne se laisseraient pas couper les oreilles pour un demi-million. C'est l'histoire de Fanchon: «Une vielle et l'espérance.» Tachez d'abord d'avoir une vielle.
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Projet de voyage outre-mer;—un armateur et un capitaine; pacotille;—départ pour le Hâvre;—politesses commerciales.
La paix s'était étendue, depuis quelques années, sur ces mers qu'avaient si long-temps ensanglantées les querelles de l'Empire français et de l'Angleterre. La tranquille carrière du commerce venait, en se rouvrant aux spéculations lointaines, d'offrir une ressource ou un refuge aux jeunes gens qui, après avoir quitté à regret la profession des armes, cherchaient à user la bouillante activité de leur âge et de leurs souvenirs, dans des emplois utiles et paisibles. Les anciennes colonies de l'Espagne brisant violemment le joug de leur métropole, troublaient bien encore de temps à autre le repos universel que le monde épuisé semblait vouloir goûter après tant de secousses terribles et de luttes acharnées. Mais le bruit éloigné de ces petits combats que le Pérou et le Mexique livraient aux débris des flottes espagnoles se faisait à peine entendre au sein du calme de la paix générale; et le pavillon blanc pouvait, en attestant aux yeux des autres nations l'humiliation que nous avions consenti à subir, se promener sur toutes les mers du globe, sans avoir à redouter les ennemis qu'une bannière plus glorieuse avait naguère suscités à la France. Il est des époques où les nations conquérantes n'ont qu'à s'avouer vaincues, pour jouir de la demi-liberté que les triomphateurs daignent abandonner aux peuples qu'ils estiment assez peu pour les traiter en alliés soumis ou en vaincus inoffensifs.
Après avoir essayé quelques mois de la vie des camps, à cette époque désastreuse où chaque homme en France était devenu soldat, je cherchai, une fois la paix venue si mal à propos pour moi, à trouver un métier que je pusse faire, et qui se rapprochât le plus possible de celui auquel il m'avait fallu renoncer. La transition morale que je voulais me ménager n'était pas chose très facile à trouver. La profession de marin, cependant, me parut pouvoir concilier assez passablement mes penchans et mes prétentions. Un marin, me disais-je, est toujours en guerre avec quelque chose, malgré les traités de paix qu'il plaît aux puissances de s'imposer par défiance ou par jalousie. Son existence n'est qu'un combat continuel qu'il livre aux élémens, sans cesse conjurés contre lui. C'est le seul métier aujourd'hui pour lequel il faille encore avoir du cœur: c'est là aussi le seul état que puisse prendre un jeune soldat qui espérait mourir un jour de bataille. Ne dérogeons pas: faisons-nous marin, après avoir déposé les armes, et en priant Dieu qu'il y ait encore pour nous de la foudre et des tempêtes sur cet Océan où le feu du canon s'est éteint pour si long-temps peut-être!
J'avais vingt-trois ans. Je me souvenais assez confusément d'avoir navigué quelques mois dans mon enfance à bord de deux ou trois bâtimens convoyeurs: c'était là sans doute peu de chose, mais c'était néanmoins quelque chose, ou, en définitive, un prétexte pour me présenter moins gauchement que si je n'avais jamais vu la mer, à quelque brave capitaine ou à quelque bon enfant d'armateur, si toutefois, parmi les armateurs, je réussissais à trouver l'homme qu'il me fallait.
J'allai, pour mon malheur ou pour mon bonheur peut-être, me présenter à l'un des spéculateurs maritimes les plus en renom dans mon pays, en lui disant, comme je le répétais à tout le monde: Je suis jeune, je sors de l'armée, j'ai déjà navigué, et je voudrais naviguer encore. Je viens vous demander un emploi, quel qu'il soit, à bord de l'un de vos navires!… Le pauvre diable n'avait tout au plus qu'une part dans la plus faible portion d'un mauvais petit brick!
Cette moitié de négociant se rengorgea d'abord, en devinant le ton d'impertinence qu'il pouvait se permettre avec moi. Il fit cinq à six fois tourner bruyamment sa clef de montre entre ses doigts chargés de gros anneaux creux, après quoi il daigna me demander:
—Quel âge avez-vous?